Reza Shah Pahlavi (1925 - 1941)
Mohammad-Reza Shah Pahlavi (1941-1979)

Le 12 décembre 1925, Reza Khan faisait déposer la Dynastie Kadjare par le Parlement. Il s'installe sur le trône, et se fait couronner en tant que Reza Shah Pahlavi.
L'ambition du nouveau monarque, qui deviendra aussi celle de son fils Mohammad-Reza Shah Pahlavi, sera d'ancrer la Perse dans le XXe siècle et dans la modernité.
L'enseignement
Dès 1925, l'année de son coup d'Etat, Reza Shah instaura l'obligation scolaire et, en 1928, les écoles privées et religieuses furent sommées de suivre le programme officiel des écoles publiques. En 1935, l'Université de Téhéran - la première du pays - fut créée. Cette université compta 1000 étudiants à son ouverture, etb en accueilleura 2000 en 1941. Ces étudiants étaient principalements issus des classes supérieures. Cependant, les plus fortunés allaient faire leurs études en Occident. Les raisons en sont multiples: absence de libertés universitaires et de centres de recherche, entre autres...
L' idée de créér une université était, il faut le dire, en germe depuis la création du Dar al-fonoum par l'Emir Kabir dans les années 1850. On avait, certes, déjà créé une Ecole de Commerce en 1925, une Ecole de Droit en 1923,...
L'économie
Le premier souci de Reza Shah fut de créer une économie moderne. Il fit abroger, le 10 mai 1928, le régime des capitulations. Il lanca également, dès le début de son règne, une politique économique nouvelle, fondée sur l'intervention de l'Etat et la rente pétrolière.
Sa personnalité le poussa à lancer - et à réaliser ! - des projets titanesques, tels que le Trans-Iranian Railway - long de 1394 kms, et comptant 4700 ponts et 240 tunnels - qui relie Bandar-e Torkaman sur la Mer Caspienne à Bandar-e Emam Khomeiny sur le Golfe Persique. Malheureusement, presque aucune grande ville (à l'exception de Téhéran) n'était desservie par cet impressionnant chemin de fer ! Cet ouvrage entraîna également la construction de nombreuses routes locales. En outre, dès 1927, un plan routier de 9 ans fut lancé. Rapidement, Téhéran fut relié par route carrossable aux autres villes du pays.
Ghavam os-Saltaneh
Reza Shah se choisira un premier ministre de grande pointure, Ghavam os-Saltaneh. Issu de l'aristocratie Kadjare, ce dernier saura s'imposer comme un grand Homme d'Etat.

De la Perse à l'Iran
Reza Shah se présenta d'emblée comme le champion du jacobinisme Iranien, comme l'homme capable de fondre les particularismes ethniques du pays en une seule Nation cohérente, l'Iran.
En 1935, il fit d'ailleurs savoir à toutes les chancelleries que, dorénavant, la Perse changeait de nom et qu'il fallait l'appeler "Iran". Cette nouvelle dénomination ne changea pas les habitudes des Iraniens qui, depuis longtemps, appelaient leur pays "Irân". les occidentaux furent les plus réticents - la Perse étant, à leurs yoeux, le pays de Cyrus, de Darius et des Mille et Une Nuits (l'histoire se passe sous le Califat Abbasside, NDLR).
Sur le plan de la politique étrangère, il est à noter que, tout en développant un anti-communisme primaire, le gouvernement de Reza Shah Pahlavi - tout comme celui de son successeur Mohammad-Reza Shah Pahlavi - tenta de développer des relations d'Etat à Etat avec l'U.R.S.S. voisine. Mais, surtout, l'Iran essaya de toutes ses forces de développer ses relations avec l'Italie, la France et l'Allemagne. Depuis le Traité Anglo-Russe de 1907, la Perse avait pris la mesure des dangers d'une amitié trop prononcée avec l'Angleterre, et cherchait un contrepoids européen aux pressions de la Grande-Bretagne...
La Seconde Guerre Mondiale et l'abdication de Reza Shah Pahlavi
Le rapprochement Germano-Iranien coûtera cher à Reza Shah Pahlavi. Ce dernier refusa, en effet, de s'engager aux côtés des Alliés dans le second conflit mondial. Il faut dire qu'Hitler prônait la suprématie des "aryiens", que Iran provient du mot "Arya", et serait donc la terre des "aryiens"...Je tiens quand-même ici à rassurer, sans ambiguite aucune, le lecteur sur le dégoût total que m'inspirent les fumeuses théories hitlériennes ! C'est pourquoi j'ai utilisé le conditionnel et des guillemets autant que possible...
Bref, les Alliés s'énervent lorsque l'Allemagne rompt le Pacte de Fer et attaque Staline. Ils ont besoin "d'etablir à travers la Perse une voie à grand rendement vers la Russie" (Churchill, "Memoires sur la Deuxième Guerre Mondiale", in F. Nahavandi(1988), p.50 ). Ils envahissent donc l'Iran. Dans l'urgence, Reza Shah Pahlavi fait nommer Mohammad Ali Foroughi au poste de Premier Ministre. Ce dernier parviendra à négocier que, moyennant l'aide de l'Iran, les Alliés se retirent à la fin de la guerre, qu'ils respectent l'intégrité territoriale et politique de l'Iran, et qu'ils maintiennent la dynastie - moyennant l'abdication de Reza Shah Pahlavi.
En 1941, le Shah abdique en faveur de son fils, Mohammad-Reza Shah Pahlavi (connu actuellement comme "le Shah d'Iran", puisqu'il est - à l'heure actuelle - le dernier monarque ayant régné sur le pays). Reza Shah part en exil, et mourra en 1944 à Johannesbourg.

L'Iran au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale
Le jeune Mohammad-Reza Shah hérite d'une situation particulièrement difficile à gérer. Le nord du pays est, en effet, occupé par l'URSS et Staline refuse de retirer ses troupes...Les russes avaient, en outre, installé deux gouvernements communistes au nord de l'Iran.
Le Shah rappelle alors le brillant Premier Ministre de feu son père, Ahmad Ghavam os-Saltaneh. Ce dernier mènera les négociations avec Staline de main de maître, et l'URSS finira par évacuer ses troupes.
Mossadegh et la crise du pétrole

Depuis le début, la gestion des ressources pétrolières et les bénéfices de l'or noir avaient été accaparés par l'étranger, et, en particulier, par la Grande-Bretagne. Cette situation ne pouvait plus durer. D'autant plus que l'Iran avait réellement besoin des rentes pétrolières pour financer son industrialisation. Les élections de 1950 avaient mis les partis nationalistes au pouvoir, et Mohammad Mossadegh, lui aussi issu de l'aristocratie Kadjare, fut nommé Premier Ministre. Devant la mauvaise volonté évidente de l'AIOC (Anglo-Iranian Oil Company), Mohammad Mossadegh proposa, en février 1951, la nationalisation du pétrole. Seul le parti Tudeh (i.e. le parti communiste) s'y opposa, exigeant que l'on concède l'exploitation des gisements du nord à l'URSS.
Le pétrole fut donc nationalisé le 19 mars 1951. La réaction des britanniques fut très violente: embargo mondial sur le pétrole d'Iran, départ immédiat des ingénieurs occidentaux, et l'affaire fut portée devant la Cour Internationale de La Haye. L'Iran se retrouva donc incapable non seulement d'exporter son brut, mais aussi de l'expraire, puisqu'il n'y avait plus d'ingénieurs !
La crise économique qui découla de cette situation provoqua une agitation croissante. Mossadegh demanda alors les pleins pouvoirs. On les lui refusa, et Mossadegh démissionna. Cependant, suite à de violentes manifestations, le Shah dut rappeler Mossadegh au pouvoir. Mais il était impossible de gérer un Iran privé de ses revenus pétroliers...En 1953, le Shah révoqua Mossadegh. Ce dernier refusa purement et simplement, et ce fut le Shah qui partit en exil. Ce que les USA et l'Angleterre n'apprécièrent pas du tout. La CIA envoya Norman Schwarzkopf en Iran (le père du général qui a organisé la "Tempète du Désert" en Irak en 1991), et ce dernier organisa - grâce à d'importants moyens logistiques - un coup d'Etat. La situation rétablie, le Shah rentra en Iran, et Mossadegh fut condamné à 3 ans de prison.
Finalement, on remplacera l'AIOC par la NIOC (National Iranian Oil Company), et un consortium de huit compagnies occidentales sera chargé de la production, de la recherche et de la commercialisation du pétrole. L'Iran obtiendra, par ce nouvel accord, un partage 50-50 des bénéfices. L'ex-AIOC changera de nom et deviendra la BP (British Petroleum). L'accord sera abrogé en 1973, et le consortium deviendra alors un simple prestataire de services sous le nom de OSCO.
Sur le plan politique, cette crise a marqué le début du durcissement du régime du Shah, et le remplacement de l'Angleterre par les USA en tant qu'acteur principal dans le processus Iranien.
Les années '60
La Réforme Agraire et la Révolution Blanche
Dès son arrivée à la Maison-Blanche,Kennedy montra son inquiétude face à l'expansion du bloc communiste. Pour enrayer la contagion, il poussait un maximum de pays à mettre en oeuvre des réformes qui pourraient éviter l'apparition de troubles sociaux. C'est ainsi qu'il poussa le Shah à mettre en oeuvre un certain nombre de réformes structurelles, destinées à moderniser le pays. Il fit également nommer leDr. Ali Amini, un aristocrate Kadjar connu pour ses positions pro-américaines (il avait été ambassadeur à Washington), au poste de Premier Ministre.

Ali Amini demanda immédiatement les pleins pouvoirs, et les obtint. Il fit alors passer un premier train de mesures, connu sous le nom de Réforme Agraire, en 1962. Il s'agissait d'obliger les grands propriétaires terriens à distribuer leurs terres aux fermiers. Dans la pratique, cette réforme s'avéra un échec. Elle se heurta d'abord au conservatisme des grands propriétaires terriens - au premier rang desquels on trouve le Clergé. C'est d'ailleurs à ce moment-là que Khomeiny, un des plus virulants opposants à la réforme agraire, devint connu du grand public. En outre, les petits fermiers manquaient de capital pour exploiter leurs terres efficacement, et beaucoup ne parvenaient qu'à peine à subsister.
Peu après, le Shah révoqua le Dr. Ali Amini, et commenca à gouverner par décret. Il avait maintenant les mains libres. Il voulait se donner une image de souverain moderne et réformiste, et ainsi gagner la sympathie populaire. Il mit donc en oeuvre une deuxième vague de réformes, connue sous le nom de Révolution Blanche, en 1963. Il s'agit, entra autres, d'accorder le droit de vote et l'éligibilité aux femmes, de créer des une "Armée du Savoir" pour aller instruire les habitants des villages reculés, de créer une "Armée de l'Hygiène" afin que les règles élémentaires d'hygiène soient respectées, de nationaliser les forêts et pâturages afin de préserver les ressources du pays en bois, de favoriser la participation des ouvriers aux bénéfices des entreprises industrielles, et de privatiser un certain nombre d'entreprises publiques...
Le clergé marqua une hostilité très nette vis-à-vis de ces mesures, et le Shah dût faire exiler Khomeiny en 1964, après l'avoir fait nommer Ayatollah.
La politique économique
La rente pétroliè ;re allait permettre de financer d'ambitieux Plans de Développement. Ceux-ci avaient été conçus avec l'aide de consultants américains financés par la Fondation Ford, et mis en oeuvre par une classe de jeunes technocrates Iraniens formés aux USA. La priorité sera donnée à l'industrie, et spécialement aux industries exportatrices de base situées juste en aval du secteur pétrolier (en particulier, la pétrochimie). Ceci eut pour effet d'encore diminuer la part de l'agriculture dans le PIB, et de permettre la réalisation de grands projets d'infrastructure: les barrages de Karaj, du Sefid-rud, de Dez et du Karun; l'aciérie d'Ispahan; l'usine d'aluminium d'Arâk; le gazoduc transiranien; les grandes usines chimiques de Chiraz et Abadân; le terminal pétrolier de Kharg...
La création de l'opposition
Le régime se durcit, et le Shah commenca à se comporter en autocrate. La SAVAK (organisation de la sécurité et du renseignement du pays, une sorte de service secret interne créé en 1957) organisa la répression. L'espace des libertés politique était très restreint, ce qui eut pour conséquence de renforcer les opposants au régime.
Parallèlement, un changement important était apparu avec la création du Mouvement pour la Liberté en Iran (MLI) en 1961. Fondé par des mossadequistes de sensibilité religieuse, dont Mehdi Bâzârgan, Yadollah Sahâbi, et l'Ayatollah Mahmud Tâleghâni, ce mouvement allait devenir un pôle d'opposition au régime du Shah. C'est, entre autres, dans le MLI que furent formés les Modjahédines du Peuple, les partisans de Shari'ati, et les miliciens de la République Islamique. Ce mouvement avait ceci de particulier qu'il prônait un nationalisme libéral tout en faisant une référence explicite à l'Islam.
Les années '60 virent également l'apparition d'une génération nouvelle, fascinée par l'expérience de Mossadegh, et relativement critique vis-à-vis de l'occident. Pour ces jeunes militants, les barrières idéologiques n'existaient plus, et beaucoup d'entre eux étaient même imprégnés de marxisme, sans pour autant rejeter l'Islam. Les représentants les plus connus de cette tendance libéralo-islamo-nationaliste sont Ali Shari'ati, Abo'l-Hasan Bani-Sadr et Sadeq Qotbzadeh. Ce dernier était probablement le moins intellectuel et le plus aventurier. Ces personnages joueront un rôle capital dans la Révolution Islamique de 1979.
L'Islam "politique" en Iran, enrichi du vocabulaire des luttes tiers-mondistes, allait également recevoir son sanctuaire, l'hoseyniye Ershâd. On y retrouvera des personnalités comme Shari'ati, mais aussi l'Ayatollah Behesti, l'Ayatollah Motahhari ou l'Hodjat-ol-Eslam Ali-Akbar Hashemi Rasfanjani, qui allait devenir Président de la République 25 ans plus tard et qui conserve encore un énorme pouvoir aujourd'hui. L'hoseyniye Ershâd sera "fermé" et 1972, et Shari'ati sera emprisonné jusqu'en 1975. Il mourra en 1977.
Outre les mouvements de lutte politique, les années '60 ont également vu la création de groupes prônant des solutions bien plus radicales, probablement inspirés par l'exemple de Che Guevara. Ainsi, se contituèrent les Fedayyin du Peuple ("Ceux qui se dévouent pour le peuple"), qui adoptèrent une ligne révolutionnaire marxiste-léniniste. Le premier véritable affrontement entre les Fedayyin du Peuple et les forces du Shah eut lieu en 1971. Les fedayyin attaquèrent alors un poste de gendarmerie, pour libérer un de leurs camarades emprisonnés. Le Shah répliqua de manière musclée, et finit par tuer la plupart des insurgés. Il y eut, cependant, de lourdes pertes parmi les forces de l'ordre. Cet événement eut un grand retentissement: les guerilleros avaient fait la preuve que des militants décidés pouraient mettre en difficulté la puissante armée du Shah. La SAVAK mena alors une impitoyable répression contre le mouvement: entre 1971 et 1976, 172 militants furent tués.
Les Fedayyin n'avaient pas le monopole de la lutte armée. Les annés '60 virent également la création des Modjahédines du Peuple("Combattants du peuple"). Contrairement au précédent, ce mouvement affiche une tendance islamiste marquée et affiche sa sympathie pour les idées du MLI. En 1971, les Modjahédines passent à l'action mais ils sont rapidement inflitrés par la SAVAK: 69 des membres les plus importants furent arrêtés et jugés en 1972. Après cela, les Modjahédines n'hésitèrent pas à aller affronter la police en plein jour, laissant à chaque fois de nombreuses victimes.
La période 1971 - 1977
Amir-Abbas Hoveyda

Les années '70 furent marquées par le gouvernement exceptionnellement long d'Amir-Abbas Hoveydâ, qui est resté en poste de 1965 à 1977.
Amir-Abbas Hoveyda est issu de l'aristocratie Kadjare (il était le petit-fils de la soeur de Nasser-ed Dinh Shah). Il s'agit d'un homme simple, qui garda jusqu'au bout un train de vie modeste. Il conduisait lui-même sa voiture, d'un modèle fabriqué en Iran, et fumait ostensiblement la pipe. Il arborait toujours une orchidée à sa boutonnière. C'était un homme gentil, qui savait se faire apprécier par tout le monde.
Cet ancien sympathisant communiste se signala par un dévouement sans borne au Shah. Il travailla beaucoup pour créer une administration compétente et efficace. Il engagea également la "révolution de l'éducation", une réforme fiscale, et fit en sorte que l'administration engage un maximum de jeunes gens compétents. Il créa un Ministère de la Science et de l'Education Supérieure, ainsi que des universités dans la plupart des grandes villes (Ispahan, Mashad, et Shiraz entre autres). Le pays pourrait ainsi disposer de tous les cadres et techniciens dont un pays industrialisé a besoin, sans faire appel aux cerveaux étrangers.
Son départ, en 1977, coincidera avec le début de la fin du règne du Shah. Le souverain, d'ailleurs, regrettera le limogeage de Hoveyda dans son livre "Réponse à l'Histoire".
Le choc pétrolier et ses occasions manquées
Les années '60 avaient été teintées d'un net essor économiq ue. Le pays avait commencé un véritable processus d'industrialisation, malheureusement trop peu soutenu par des capitaux privés trop timides. Le pays avait enregistré des taux de croissance du PIB de l'ordre de 8% à 10%.
En 1973, la guerre israelo-arabe conduit au premier choc pétrolier. Le prix du pétrole, et par conséquent les revenus de l'Iran, explosent. Le Shah ne se voit plus de limites: il prévoit des budgets faramineux pour tout un tas de projets. Tout semblait permis. Deux tendances, néanmoins, s'affrontaient au sein du gouvernement: Hoveydâ, partisan de la fuite en avant, et Ansâri (le ministre des finances), qui craignait d'être rapidement confronté à des blocages en cas de croissance trop rapide.
Le Shah confirma le choix du "big push", du grand bond en avant. Il se mit à rêver de "la grande civilisation", qui ferait de l'Iran le "Japon du Moyen-Orient". L'Iran commanda alors à chaque pays quelques projets-phares: la France devait livrer 5 centrales nucléaires et l'Allemagne devait en livrer 2 ainsi que quelques usines chimiques; l'Italie devait fabriquer une aciérie à Bandar-Abbas; la Belgique devait livrer la deuxième raffinerie du monde à Sarchesme; le Japon devait livrer la plus grande usine chimique du monde à Bandar-Châpur...
Commencèrent alors des années folles, où le revenu national augmenta de plus de 13% l'an, accompagnées d'un phénomène de surchauffe économique ("inflation par la demande"): engorgement des ports (les cargos devaient attendre plus d'un mois au large de Khorramshahr avant de décharger), des postes-frontières (des milliers de camions faisaient la queue au modeste poste douanier de Bâzargân), hausse vertigineuse des loyers urbains et des prix, accélération de l'exode rural et création de bidonvilles aux périphéries des centres urbains, interminables embouteillages, coupures d'eau et d'électricité...
Mentionnons également, comme il fallait s'y attendre dans de tels cas, l'explosion des importations de biens et services. Importations financées par les exportations de pétrole, bien entendu.
Mais alors, dès 1976, apparurent des blocages. En effet, l'occident avait mené - dès 1973 - une politique volontariste de réduction de sa consommation d'énergie, ce qui réduisit par conséquent les exportations de pétrole. Cet effet fut encore aggravé par la récession mondiale, qui limita les exportations tant pétrolières que non-pétrolières de l'Iran. Finalement, les goulets d'étranglement apparus lors de la surchauffe achevèrent de bloquer le processus d'expansion économique. Le capital privé, toujours trop timoré, se mit à fuir à l'étranger ou à se réfugier dans des activités spéculatives à court terme. Le Shah prit des mesures fort maladroites pour enrayer le phénomène.
En 1977, le taux de croissance de la production industrielle chuta de 26.5% par an à -1.6 % par an. La stagflation (= inflation + récession, NDLR) s'installait et des émeutes allaient suivre. En outre, les fruits de la croissance économique antérieure avaient été très mal répartis entre les différentes couches de la population, et les inégalités étaient criantes.
La politique extérieure: l'Iran, gendarme du Golfe
Le Shah, passionné de matériel militaire, profita du boom pétrolier pour se bâtir une très puissante armée. Depuis 1970, le budget de la Défense atteignait largement 30% du revenu national, et le Shah commandait les appaux Américains les appareils les plus sophistiqués. En 1971, l'Iran recevait 250 F-4D, les fameux "phantoms", à 5 millions de dollars pièce. En 1974, le Shah commanda 80 F-14 "Tomcat", biréacteurs à flèche variable, à 30 millions de dollars pièce, dont l'US Air Force elle-même ne prendra livraison qu'après l'Iran. En 1976, l'Iran commanda 160 exemplaires du nouveau chasseur-bombardier F-16 pour un montant global de 3.8 milliards de dollars.
Les USA considéraient avec bienveillance la présence d'un Iran surpuissant. D'une part, c'était le seul pays de la région à soutenir la politique américaine vis-à-vis d'Israel. En outre, il fallait faire contre-poids au nationalisme arabe, conduit par Gamal abd el-Nasser et soutenu par l'URSS. En un mot, pour Washington, dans la perspective d'un retrait britannique, l'Iran devenait indispensable pour déjouer l'influence de l'URSS et de l'Egypte dans la région.
Pour démontrer a contrario la force de ces arguments et pour mesurer l'importance que Washington apportait à son alliance, le Shah s'efforca d'ailleurs de maintenir de bonnes relations avec l'URSS et ses satellites. Ce qui n'affectait en rien l'engagement de Téhéran du côté atlantique dans le cadre du CENTO(Central Treaty Organisation, fondée en 1958, et dont le but consistait à surveiller l'URSS et à préparer des ripostes à une éventuelle attaque).
Plusieurs incidents éclatèrent. D'abord, tant l'Iran que les monarchies arabes revendiquaient 3 îlots du Golfe Persique: Abu Musa, la grande Tumb et la petite Tumb. Ces îlots étaient occupés par l'Angleterre. L'Iran les envahit purement et simplement la veille du départ des anglais, provoquant la colère des monarchies arabes. Dans le même ordre d'idée, l'Iran envoya également un corps expéditionnaire de 3000 hommes pour défendre le Sultanat d'Oman contre une rébellion d'inspiration marxiste-maoïste soutenue par le Yémen du Sud.
Ensuite, il y a l'affaire des kurdes. Leur leader,Mustafa Barzâni, avait pris les armes contre le régime de Bagdad dans les années '60, et disposait d'un important réseau d'approvisionnement en Iran. Les peshmerga, i.e. les combattants kurdes, étaient équipés d'armes lourdes dont la provenance ne faisait aucun doute et il est probable que, dès 1969, l'armée iranienne soit intervenue directement en territoire Irakien. En échange de l'aide de l'Iran, Barzâni s'était engagé à prévenir tout soulèvement kurde en Iran. Mais, en 1970, l'Irak joua un mauvais tour à l'Iran en accordant un statut d'autonomie au Kurdistan. L'Iran perdait ses moyens de pression sur les kurdes et sur l'Irak...C'est alors que l'Iran envahit les 3 îlots du Golfe mentionnés ci-dessus. Bagdad rompit immédiatement ses relations diplomatiques avec Téhéran et signa, en 1972, un traité d'amitié Irako-Soviétique sans consulter Barzâni. Les kurdes se soulevèrent alors comme un seul homme, et ne purent qu'accepter l'aide de la CIA, de Téhéran et d'Israel. L'Iran fournit aux peshmerga de l'armement lourd, des camps d'entraînement, une station de radio, de l'aide logistique,...Bagdad voulait en finir et mobilisa 300 chars, 30000 hommes, un bastion d'automitrailleuses et toute son aviation pour une opération de grande envergure. Le premier assaut des forces de Bagdad fut repoussé ; en entraîna de lourdes pertes dans le camp irakien, mais un deuxième assaut prit possession de leurs montagnes. Le Shah accentua alors son aide, tandis que l'Irak ne pouvait prendre le risque d'une guerre ouverte contre la puissante armée du Shah.
Il n'empêche que, sur la frontière, les relations entre les deux Etats se détérioraient de jour en jour et l'évolution de la situation faisait craindre le pire. La surprise vint le 6 mars 1975, avec la signature de l'Accord d'Alger entre Saddam Hussein et Mohammad-Reza Shah Pahlavi. Par cet accord, les deux parties s'engageaient à ne plus soutenir les rebelles kurdes. Les kurdes partirent se réfugier en Iran, et Barzâni s'exila aux USA où il mourut en 1979. Par cet accord, l'Irak acceptait également le tracé de la frontière du Shatt el-Arab sur le Thalweg (le milieu du fleuve, alors que l'Irak avait toujours revendiqué toute la largeur du fleuve).
A l'est, l'Iran affirma haut et clair son hostilité à la partition du Pakistan. Cela affaiblirait un allié (le Pakistan étant également membre du CENTO) que Téhéran aidait à réprimer les rebelles transfrontaliers du Balouchistan. En outre, les relations avec l'Inde - qui s'entendait bien avec l'URSS - étaient fort tendues.
La chute de l'Empire (1977-1979)
Depuis 1965, le régime était très dur. Toute expression politique avait, en effet, été interdite à l'opposition. En outre, le général Nasiri, chef de la SAVAK, était réputé pour sa grande brutalité. De fait, la SAVAK infligeait des tortures exemplaires aux contradicteurs du régime...
En 1975, le régime se durcit encore et l'on passa à un système de parti unique (ce parti était appelé Rastâkhiz-e Iran, ou "Résurrection de l'Iran").
Ce durcissement allait être contrecarré par la venue au pouvoir de Jimmy Carter, le "champion des droits de l'homme", en 1976. Pour garder la faveur de Washington, le Shah dut libéraliser la censure, ouvrir les prisons à des commissions d'enquête internationales et libéraliser la censure. En outre, "on" lui demanda de limoger Amir-Abbas Hoveyda et de le remplacer par Jamshid Amuzegâr, un technocrate formé aux Etats-Unis. Celui-ci arriva au pouvoir avec la ferme intention de corriger les déséquilibres causés par une croissance mal contrôlée...
A mon sens, le premier signe précurseur du renversement du régime se produisit en 1977, lors de la visite du Shah à Washington. Le Shah, alors à son apogée, fut chahuté sur le podium de la Maison-Blanche par une immense manifestation d'étudiants. La télévision iranienne diffusa les images du monarque tout-puissant, du Shahanshah Aryamehr ("Roi des rois, soleil des Aryens"), pleurant du fait des bombes lacrimogènes....
La nouvelle équipe de technocrates en place réussit à ralentir la machine révolutionnaire, en ouvrant le régime, et en abrogeant certains projets pharaoniques du Shah. Ce gouvernement, pourtant, échoua sur l'essentiel: le Shah refusait de diminuer significativement des programmes militaires et nucléaires surdimentionnés et continuait de fermer les yeux sur la fracture sociale provoquée par une croissance mal contrôlée.
En outre, dans un pays où le modernité devenait accessible au plus grand nombre, le maintien de règles despotiques et de privilèges devenait de plus en plus inadmissible. Ce qui n'est pas sans rappeler l'analyse d'Alexis de Tocqueville à propos de la Révolution Française. En résumé, selon cet auteur, la Révolution Française a surtout éclaté là où les règles issues du moyen-âge avaient été le plus allégées, là où "leur jour leur a paru le moins insupportable alors qu'il était en réalité le moins lourd" (A. de Tocqueville, in Digard, Hourcade et Yann (1996), p. 157 ). La SAVAK ne réagit pas officiellement, mais laissa agir des bandes de "voyous incontrôlés" et c'est ainsi qu'un grand nombre d'intellectuels se firent agresser...
En mars 1977 débuta ce qu'il est convenu d'appeler le "Printemps de Téhéran". L'essayiste Javâdi avait envoyé une lettre ouverte au Shah, lettre très déférente mais également très critique. A la surprise générale, la SAVAK ne l'emprisonna pas. Alors, plein d'intellectuels iraniens prirent la parole, puisque Carter ne pouvait faire autrement que de contraindre le Shah à respecter les droits de l'homme. Néanmoins, tout rassemblement officiel d'intellectuels restait interdit...
Alors, les intellectuels se réunirent en cachette. Ils cherchèrent à inventer un islamisme social, qui serait le pendant de la social-démocratie chrétienne, mais avec un accent religieux plus affirmé. Une démocratie musulmane qui serait la transposition de la démocratie chrétienne.
Les choses basculèrent le 7 janvier 1978, avec la parution d'un article injurieux pour l'Ayatollah Kohmeiny dans le quotidien Ettelâ'ât. La SAVAK redoutait une improbable alliance (ce qui, pourtant, arriva) entre les oppositions libérales, socialistes et religieuses. Elle croyait les mollahs incapables de la moindre initiative politique, et pensait qu'il suffisait de discréditer le clergé rétrograde pour tuer le mouvement dans l'oeuf. Grave erreur ! La SAVAK, il est vrai abandonnée des stratèges américains, avait sous-estimé les progrès des nouveaux courants de pensée modernistes et le fait que la population était en quête d'une identité nationale (i.e. iranienne et non-occidentale) en accord avec le siècle.
Cet article provoqua un soulèvement des étudiants en théologie de Qom, réprimé de façon très violente par les forces de l'ordre. Commença alors une série de manifestations populaires, toujours plus massives et réprimées avec toujours plus de violence. C'est à Tabriz, les 18 et 19 février 1978, soit quarante jours après les premières manifestations de Qom, qu'eurent lieu les premières manifestations liant les revendications des libéraux et celles des religieux. Débordée, la police fit - pour la première fois - appel à l'armée. Celle-ci réprima la manifestation de manière extrêmement brutale, faisant une centaine de morts.
Après ces événements, l'Ayatollah Khomeiny fit un discours où on lui aurait donné le Bon Dieu sans concession: il disait qu'il rêvait d'un Iran progressiste, ou chacun serait libre de dire, écrire ou penser ce qu'il veut...Bref, les libéraux, les milieux de gauche, et les islamistes étaient d'accord de s'allier pour renverser le Shah, chac un pensant qu'il éliminerait les autres par après.
Khomeiny comprit très vite que la mythologie Shi'ite, celle des martyrs Hasan et Hoseyn, était la seule capable de mobiliser un peuple tout entier. Le 6 octobre 1978, il s'installe en France, à Neauphle-le-Château (et je demande à tout lecteur de me persuader que la CIA - ayant compris que les jours du Shah étaient comptés et voulant éviter que l'Iran ne bascule dans le camp communiste, genre "Islam rather than communism" - n'est pas derrière tout ça !). Là, il installe un centre de subversion, autour duquel graviteront Abo'l -Hasan Bani-Sadr et Sadeq Qotbzadeh. Dans le même temps, à Téhéran, un noyau fidèles à Khomeiny s'était constitué autour de l'Ayatollah Tâleghâni. On y retrouvait, entre autres, Mehdi Bâzarghân, l'Hodjat-ol-Eslam Ali-Akbar Hashemi-Rasfanjâni, l'Ayatollah Behesti...Bref, le futur Conseil de la République Islamique !
Quarante jours après les manifestations de Tabriz, des manifestations furent organisées dans tout le pays pour honorer la meremoire des martyrs. La répression se révéla très dure, surtout à Yazd. La SAVAK eut alors l'idée d'organiser elle-même des manifestations, afin de justifier une reprise en main...Mais rien n'y changea, malgré un changement de Premier Ministre, le retour au calendrier musulman traditionnel (sauf la date de nouvel-an, Nowruz, traditionnel, le 21 mars, héritée de la tradition zoroastrienne) et l'interdiction des casinos. Alors, la loi martiale fut décrétée après la violente manifestation du 7 septembre 1978 à Téhéran. Le lendemain matin, l'armée ouvrit le feu sur un millier de personnes rassemblées place Jâle, au sud-est de Téhéran, faisant de nombreuses victimes. Partout, les gens allèrent protester auprès des soldats, et partout l'armée riposta de manière brutale. Ce fut le "vendredi noir".
Le Ciel lui-même envoya un signe: un tremblement de terre détruisit le soir même la belle ville de Tabas et fit 2700 morts: l'Iran entrait dans l'apocalypse !
Après ce "vendredi noir", il était clair qu'on ne pouvait plus revenir au statu quo ex ante: les indécis devaient choisir leur camp. L'erreur du régime fut de réprondre par la répression et non pas par des propositions politiques. Ainsi, le Shah s'aliéna ses derniers alliés. Le mouvement révolutionnaire avait maintenant gagné la population Iranienne dans toute sa diversité. Seul le prolétariat urbain, pour qui le clergé était associé à un patronnat qui l'exploitait, espérait encore une autre alternative.
Le régime du Shah fut vaincu politiquement les 10 et 11 décembre 1978, jours de Tasu'a et 'ashura, commemorant le massacre de Karbala. Pour empêcher la manifestation, le général Oveysi était prêt à engager une épreuve de force qui aurait coûté la vie à des milliers de personnes. Sous la pression des USA, les chars furent retirés du centre-ville et réorganisés de manière à protéger Chemiran (le quartier "chic" de Téhéran) et le Palais Impérial. La première manifestation, rassemblant plus d'un million de personnes (!), se déroula dans un calme et une sérénité exemplaires. La seconde manifestation rassembla une foule encore plus dense et prouva que le Shah ne pouvait rien contre une foule aussi calme et aussi déterminée.
Mohammad-Reza Shah Pahlavi avait également compris cela. Pour sauver son trône, il proposa un gouvernement d'ouverture et fit emprisonner ses plus fidèles partisans, tels que le général Nasiri - le cruel ancien directeur de la SAVAK - , ou Amir-Abbas Hoveyda. Il nomma, le 31 décembre 1978, Chapour Bakthiar, au poste de Premier Ministre. En fait, la nomination de cet opposant de toujours, social-démocrate de surcroît, accéléra surtout la chute du régime. Shahpur Bakthiar demanda au Shah de partir en exil: il avait sans doute raison, tant le vie du souverain était menacée. Son erreur fut de croire qu'il pouvait restaurer l'Empire ! Il la payera cher, puisqu'il sera assassiné à Paris dans les années '80.
Toujours est-il que le Shah partit en exil le 16 janvier 1979, et que Khomeiny, presque inconnu un an auparavant, fut accueilli par plus de quatre millions de personnes en liesse à Téhéran le 1er février 1979. Ainsi finit - provisoirement ! - la plus ancienne monarchie du monde.