L'économie de l'Iran sous les Pahlavi


I. La politique de Reza Shah Pahlavi

II. Le Premier Plan de Développement (1949-1956) et la politique de Mossadegh (1951-1953)

III. Le Second Plan de Développement (1956-1962)

IV. La réforme agraire (1962) et la révolution blanche (1963)

V. L'après choc pétrolier: le 5e Plan de Développement (1973-1977)


I. La politique de Reza Shah Pahlavi

Le début du règne de Reza Shah fut marqué par de lourds investissements en infrastructure, dont l'ambitieux Trans-Iranian Railway - long de 1394 kms, et comptant 4700 ponts et 240 tunnels - qui relie Bandar-e Torkaman sur la Caspienne à Bandar-e Emam Khomeiny sur le Golfe Persique. Malheureusement, presque aucune grande ville (à l'exception de Téhéran) n'était desservie par cet impressionnant chemin de fer ! Cet ouvrage entraîna également ( ce qu'on appelle un spillover en jargon économique) la construction de nombreuses routes locales. En outre, dès 1927, un plan routier de 9 ans fut lancé. Rapidement, Téhéran fut relié par route carrossable aux autres villes du pays.

Sur le plan industriel, les usines textiles de Yazd et Ispahan parvinrent à se maintenir - et même à s'agrandir - malgré la forte concurrence des importations. Pour encourager cette industrie, le gouvernement de Reza Shah obligea d'ailleurs ses fonctionnaires à ne se vêtir que de tissus d'Iran. Un embryon d'industrie minière vit également le jour - essentiellement concédé à des entreprises Occidentales. Mais le secteur privé national, essentiellement composé d'agriculteurs et de négociants, restait par trop timide. Le secteur public prit la relève dans les années 1930, lancant toute une série de projets ambitieux. La graine allait bientôt germer, et un grand nombre de PME furent créées en l'espace de quelques années. Bien que leur production fût généralement de qualité moyenne, leur ROI (Return On Investment, NDLR) montait parfois jusqu'à 50% !

Le pays restait néanmoins essentiellement agricole, la part de l'industrie oscillant entre 10% et 20% du PNB sous Reza Shah. L'Iran restait aux mains d'une oligarchie de propriétaires fonciers. Le Shah encouragea la mécanisation de l'agriculture. D'abord, des tarifs préférentiels avaient été instaurés pour favoriser l'importation de machines agricoles. Ensuite, en 1929, on fonda une école d'agronomie à Karaj. Cet institut fut bientôt imité par l'Institut Râzi de Hezarak, spécialisé en recherches vétérinaires et dans la fabrication de vaccins. Enfin, en 1937, une loi-cadre obligeait les propriétaires fonciers à mettre leur sol en valeur et définissait l'irrigation comme une priorité.

Cependant, les handicaps antérieurs continuaient à subsister: l'Iran subissait toujours le régime de libre-échange imposé par les Anglais et les Russes, la Banque Impérale de Perse - aux mains des anglais - continuait d'avoir le monopole sur le création de pièces et billets, et le secteur pétrolier était aux mains de l'Anglo-Persian Oil Company (APOC), depuis la concession accordée par Mozaffar ed-Dinh Shah à William Knox d'Arcy.

Reza Shah fit appel à un Américain,Millspaugh, pour l'aider dans ses efforts. Grâce à cet extraordinnaire personnage (simple, habillé à l'iranienne, et surtout ultra-efficace), une vraie Banque Nationale ( Bânk-e Melli ) fut créée en 1927 pour remplacer l'Imperial Bank of Persia. L'émission de monnaie ne serait, dorénavant, plus un monopole Anglais, mais le fait de l'Iran lui-même. La Bânk-e Melli ne tarda pas à encourager la création d'entreprises non-agricoles en prêtant à des taux avantageux (5% à 6%). Cependant, Millspaugh ne tarda pas à entrer en conflit avec Reza Shah, et dût démissionner rapidement.

La Grande Dépression de 1929, ainsi que la politique autarcique menée par la jeune U.R.S.S. signifièrent l'effondrement des revenus à l'exportation et allaient forcer Reza Shah à radicalement modifier sa politique économique.

Tout d'abord, le 26 novembre 1932, la concession de l'APOC fut unilatéralement annulée par Reza Shah. Puis, le 29 avril 1933, une nouvelle concession - revue et corrigée en des termes plus favorables à l'Iran - est signée. La compagnie change de nom et s'appellera dorénavant Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Le territoire concédé est plus petit (il diminue de...80%), et on construit une nouvelle raffinerie à Kermanshah. Les trois quarts des employés étrangers sont licenciés et remplacés par des Iraniens. La compagnie s'engage, en outre, à augmenter ses paiements au gouvernement: les royalties seront dorénavant calculées sur base du tonnage extrait, et non plus sur base des bénéfices comptables. Le montre le tableau ci-dessous montre l'évolution de ces royalties:

Les revenus du pétrole sous Reza Shah Pahlavi
Année Production Paiements au gouvernement Paiements au gouvernement
unité (1,000 T métriques) (Pounds) (Pounds / T)
1921 2,365 593,429 0.25
1925 4,629 1,053,929 0.23
1927 5,444 502,080 0.09
1929 5,549 1,436,764 0.26
1931 5,843 1,339,132 0.23
1933 7,200 1,785,013 0.25
1935 7,608 2,191,952 0.29
1937 10,330 3,444,439 0.33
1939 9,732 4,270,814 0.44
1941 6,701 4,000,000 0.60

source: Encyclopaedia Iranica

Cette modification ne suffit cependant pas à redresser les recettes de l'Etat (le pétrole ne dépassant pas 50% de ces dernières avant les années 50). En outre, la balance commerciale restait largement déficitaire, et le cours de l'argent (sur lequel était basé la devise) ne se portait pas au mieux. Ne voulant pas contracter de dettes extérieures, le gouvernement ne put alors que dévaluer: en 1930, la devise passa de 58 couronnes/pound à 89 couronnes/pound, soit une dévaluation de 53.5%. Pour accompagner la dévaluation, il fut instauré un contrôle des changes et l'Etat s'assura le monopole sur l'entièreté du commerce extérieur: c'est la fin du laissez-faire qui perdurait depuis le XIXe siècle. Les effets de ces mesures furent immédiats: en 1931, la valeur des exportations non-pétrolières (718 millions de rials) excèda celle des importations (631 millions de rials). En outre, l'Etat prit une part active dans la production de biens et services. Au cours des années 30, le gouvernement se mit à investir des sommes considérables dans l'infrastructure et l'industrie légère.

Malgré tout, la croissance réelle de l'économie Iranienne resta relativement limitée. Si le gouvernement injecta pas mal de liquidités (l'agrégat M1 - i.e. billets de banque + comptes à vue - a connu une croissance annuelle de l'ordre de 20% sur la période 1937-1941), cela provoqua surtout de l'inflation (le niveau des prix ayant également augmenté de 20% l'an sur la même période).

Année D M1 (%) D M2 (%) D CPI (%) D Pw (%)
1937 18.46 - 21.00 21.00
1938 18.18
-
9.92
2.48
1939

7.14

15.05

7.51

15.32
1940

30.26
35.02
13.29
9.79
1941

35.04

20.00

49.99

42.04

source: Encyclopaedia Iranica

notes: CPI représente l'indice des prix à la consommation et Pw est un indice des prix de gros.

Avec la seconde guerre mondiale, la situation ne s'améliiora pas: le pays fut occupé entre 1941 et 1946, et Reza Shah fut déposé par les Alliés, qui le remplacèrent par Mohammad Reza Shah.

II. Le Premier Plan de Développement (1949-1956) et la politique de Mossadegh (1951-1953)

Deux initiatives importantes allaient cependant émerger de la crise:

  • la création en 1945 d'un Haut Conseil Economique, qui avait pour mission de préparer un plan économique général
  • la loi d'octobre 1947, par laquelle le gouvernement s'engageait à renégocier les termes de l'accord de 1933 avec l'AIOC

L'Iran entrait donc dans l'ère des plans de développement et le décor se mettait en place pour l'arrivée de Mossadegh.

En outre, suite à la perte de l'Empire des Indes et à la dévaluation de la Livre de 1949, l'Angleterre était en train de perdre sa place de puissance dominante en Iran, au profit des USA. Le gouvernement Iranien, bien que fortement affaibli par la guerre, se sentait de taille à discuter sur pied d'égalité avec Londres...

Le Haut Conseil Economique élabora alors un Premier Plan de Développement. Ce plan consistait essentiellement en une liste de projets d'investissements publics, accompagnée des plans de financement de ces projets.

Le budget programmé pour le Premier Plan de Développement est relativement modeste, de l'ordre de 650 millions de dollars (le Deuxième Plan de Développement se verra allouer un budget de 6 milliards de dollars). Plus de trois quarts des crédits étient consacrés aux dépenses sociales, à l'agriculture et aux transports. Les ressources devaient principalement provenir des revenus du pétrole et d'emprunts à l'étranger. Le tableau ci-dessous détaille le contenu du Premier Plan de Développement:

Le Premier Plan de Développement, 1949-1955 (milliards de rials)
 Ressources Montant %
 Revenus du pétrole 7.8 37.1
 Prêt de la BIRD 6.7 31.9
 Fonds privés 4.5 21.4
 Liquidation d'avoirs gouvernementaux  1.0 4.8
 Total 21.0 100
 Utilisations Montant %
 Projets sociaux 6.0 28.5
 Agriculture 5.25 25
 Transports 5.0 23.8
 Industrie et mines 3.0 14.3
 Pétrole 1.0 4.8
 Communications 0.75 3.6
 Total 21.0 100

Source: F. Nahavandi (1988).

Note: 1 dollar = 32 rials

En ce qui concerne la renégociation de l'accord de 1933 avec l'AIOC, l'Iran avait une série de motifs à faire valoir:

  • le Vénézuela avait obtenu, en 1948, un accord 50-50;
  • le tarif fixé (4 shillings par tonne) ne permettait pas à l'Iran de bénéficier de l'augmentation du cours du pétrole
  • ensuite, on avait constaté que les taxes sur l'AIOC rapportaient plus au gouvernement Anglais que les royalties ne rapportaient au gouvernement Iranien.
  • enfin, dans la première version du Premier Plan de Développement (1946) - préparée par les Américains - les investissements publics étaient dix fois supérieurs aux ressources de l'Etat Iranien. Il fallait donc massivement mobiliser les ressources pétrolières
L'AIOC ne voulant visiblement pas d'un accord plus équitable, le gouvernement du Dr Mossadegh n'eut d'autre voie, le 1 mai 1951, que la nationalisation de l'AIOC.

En réponse, Londres rappela tous ses ingénieurs et techniciens, et décréta l'embargo sur le sucre, l'acier et le fer en provenance d'Iran, empêcha la vente du pétrole Iranien sur les marchés internationaux et porta l'affaire devant la cour internationale de La Haye.

Cette réaction provoqua une chute brutale de la production et des recettes pétrolières de l'Iran, et ruina son économie. Le taux de change se déprécia de 100% entre 1950 et 1953, ce qui provoqua une violente reprise de l'inflation. En 1953, un coup d'Etat préparé par la CIA (et, en particulier, le Général Schwarzkopf) renversa le Dr Mossadegh. Les USA continuent de s'imposer comme puissance dominante...

En 1954, un nouvel accord pétrolier fut trouvé: l'AIOC est remplacée par la NIOC (National Iranian Oil Company, ou Sherkat-e Naft-e Melli-e Irân ), qui appartenait en totalité à l'Etat Iranien. En pratique, cependant, tant la recherche que la production, le raffinage et la vente du pétrole étaient cédées pour 25 ans à un consortium de compagnies occidentales. Gulf, Mobil, Standard California, Exxon et Texaco - firmes US - recurent chacune 7% du capital de ce consortium. La part du lion (40% du capital) fut attribuée à l'ex-AIOC, qui prit alors le nom de British Petroleum (BP). En outre, l'Iran obtient finalement un partage 50-50 des bénéfices. L'accord sera abrogé en 1973, et le consortium deviendra un simple prestataire de services sous le nom de OSCO ( Oil Service Company of Iran )

Le tableau ci-dessous illustre les événements pétroliers des années 45-55:

Les Revenus du Pétrole (1945-1955)

Production

Payements totaux

Payements / unité

Année

(1,000 tonnes métriques)

(1,000 pounds)

(pounds / tonne)
1942

9,700

4,000

0.412
1944

13,718

4,500

0.328
1946

19,695

7,100

0.361
1948

25,574

18,700

0.731
1950

32,532

32,500

0.999
1951

16,559

17,800

1.750
1952

1,029

-

-
1953

1,274

-

-
1954

2,891

3,100

1.072
1955

16,168

32,300

1.998

source: Encyclopaedia Iranica

III. Le Second Plan de Développement (1956-1962)

Comme son prédécesseur, ce plan consiste en une liste de projets d'investissements publics. Cependant, son envergure est bien plus importante , avec un budget quatre fois et demie plus important. L'accent était mis sur l'infrastructure et, en particulier, sur la construction de grands barrages destinés à fournir de l'électricité au pays et à faciliter l'irrigation des terres. En outre, la Bânk-e Melli, ainsi qu'un certain nombre de banques spécialisées dans le crédit à l'industrie, devait fournir des prêts à des conditions très avantageuses de manière à encourager l'investissement privé. Les grandes lignes du Second Plan de Développement sont illustrées au tableau ci-dessous:

Le Second Plan de Développement, 1956-1962 (milliards de rials)
 Ressources Montant %
 Revenus du pétrole 60.90 64.51
 Emprunts 25.60 27.12
Crédits à court terme de la Bânk-e Melli 3.70 3.92
 D taux de change 0.60 0.64
Crédits des banques industrielles 0.60 0.64
 Donations 0.60 0.64
 Liquidités restantes du Premier Plan 0.60 0.64
 Divers 1.60 1.70
 Total 94.40 100
 Utilisations Montant %
Transports et communications 29.00 30.72
 Agriculture et irrigation 24.40 25.84
Développement de la comunauté 13.00 13.77
 Industrie et mines 9.00 9.53
 Remboursements 7.60 8.05
 Intérêts 3.60 3.81
 Administration 3.00 3.22
 Dettes restantes du Premier Plan 1.60 1.69
Taxes 0.50 0.52
Autres 0.10 0.10
Excédent 2.60 2.75
 Total 94.40 100

Source: F. Nahavandi (1988).

L'mplémentation de ce plan fut accompagnée d'une politique monétaire expansionniste, qui entraîna également une rapide progression de l'investissement privé. L'économie ne mit pas longtemps à surchauffer, et on constata une augmentation dangereuse des prix à la consommation et des importations, tandis que les réserves de change s'effondraient dangereusement.

La réponse fut apportée en 1959, via des mesures d'encadrement du crédit. Ces dernières, inadéquates, durent être remplacées en 1960  par un programme de stabilisation économique, sur l'instigation du FMI. Ces mesures, à caractère très restrictif, se montrèrent fort efficaces. Si l'inflation fut effectivement brisée, et si les importations revinrent sur un sentier plus normal, le spectre de la récession, en revanche, faisait son apparition.

Cette dernière toucha surtout la construction et le commerce au détail (les bazari), deux secteurs politiquement sensibles. Il ne fallut pas longtemps avant que le mécontement ne gagne l'ensemble de la population, et les manifestations se succédèrent...

Le tableau ci-dessous retrace l'évolution économique sur la période:

Année D M1 (%) D M2 (%) D CPI (%) D Pw (%) D W (%)
1956 18.04 19.19 8.71 7.75 -
1957 23.80 24.85 4.40 -1.93 -
1958 18.68 21.60 1.28 -1.22 -
1959 -6.86 -1.52 10.21 1.28 -
1960 3.23 4.46 7.96 3.13 2.80
1961 -4.09 4.08 1.56 0.17 -1.33
1962 9.77 22.28 0.92 1.85 -1.78
1963 11.87 18.80 0.98 0.49 2.00

source: Encyclopaedia Iranica

notes: CPI représente l'indice des prix à la consommation, Pw est un indice des prix de gros, et W dénote le salaire des ouvriers non-qualifiés dans le secteur de la construction.

IV. La réforme agraire (1962) et la révolution blanche (1963)

Face au mécontentement généralisé, la réponse du Shah fut un programme en 6 points, connu sous le nom de révolution blanche, qui compléterait la réforme agraire de 1962 et l'élimination des groupes d'opposition.

Ces réformes sont d'inspiration Américaine. L'administration US, échaudée par les révolutins cubaines et chinoises, ne voulait pas que ses alliés basculent dans le camp communiste. John Fitzgerald Kennedy, dès son arrivée à la Maison-Blanche en 1961, déclara clairement ses intentions vis-à-vis de l'Iran, et dépécha un envoyé spécial, Averell Harriman (NDLR: je suis toujours fasciné qu'on ait envoyé un type appelé Harriman, sachant qu'Harriman est un Dieu Zoroastrien! Un hasard?) pour demander une plus grande démocratisation, une réforme agraire, une lutte active contre la corruption,...Pour mener à bien ces réformes, Kennedy demanda au Shah de nommer le Dr Ali Amini, un aristocrate Kadjar, au poste de Premier Ministre. Ali Amini demanda la dissolution du Parlement et les pleins pouvoirs, ce qu'il obtint. Il instaura la réforme agraire de 1962, et Shah le révoqua immédiatement après. Le souverain lanca alors, de sa propre initiative, la révolution blanche en 1963.

La réforme agraire de 1962

Le gouvernement nationalise certaines terres, moyennant compensation à leurs propriétaires, et les redistribue aux paysans. En clair, la loi de réforme agraire (Loi du 09 janvier 1962) comportait 3 dispositions principales:

  1. Abolition du système agraire antérieur et de ses corollaires, féodalisme et servage.
  2. Chaque propriétaire dispose néanmoins de la possibilité de posséder soit un village de 6 dongs, soit 6 dongs répartis sur plusieurs villages - à condition qu'il mette ces terres en valeur. Le dong est une unité de mesure agricole basée sur la fréquence d'irrigation: 6 dongs correspondent à une fréquence de 6 ou 12 distributions d'eau par 24 heures. Notez donc l'astuce: on ne permet pas aux propriétaires de conserver un nombre d'hectares donné, mais des terrains dont l'importance est mesurée en terme de fréquence d'irrigation !
  3. Les terres ainsi libérées seront rachetées par l'Etat, qui les revendra à son tour aux paysans, à charge pour ces derniers d'en rembourser le prix sur 15 ans au taux annuel de 6%.

Pour l'ensemble de la période 1962-1971, des terres furent redistribuées à 1 938 728 paysans, soit 92% des 2 100 000 paysans-cultivateurs du pays. Ces paysans se sont ensuite heurtés à d'immenses problèmes de financement, à la suite desquels des coopératives de crédit agricole furent mises sur pied, mais leur nombre resta limité...

La révolution blanche de 1963

La révolution blanche ( enqelâb-e sefid ) de 1963 comprenait, en outre, les points suivants:

  1. les forêts et paturages sont nationalisés
  2. le droit de vote est accordé aux femmes
  3. les travailleurs de l'industrie doivent recevoir une partie des profits
  4. privatisations dans le secteur industriel
  5. formation des "armées du savoir", groupes d'enseignants chargés d'instruire les paysans directement dans leurs villages. Il s'agissait de la possibilité pour de jeunes diplômés d'effectuer leur service militaire en tant que " soldats du savoir " ( sepâhi-e danesh ) dans des écoles de villages et/ou dans des programmes d'alphabetisation des adultes. Ce programme joua un grand rôle dans l'amélioration (augmentation, pour mes confrères économistes) du capital humain de l'Iran.

La nationalisation des forêts avait essentiellement pour but de préserver les ressources du pays en herbes et en bois de construction et industriels. Cette mesure n'eut guère d'effets, sauf chez les éleveurs nomades dont elle entrava considérablement l'activité. Ceux-ci n'étaient pourtant pas, et de loin, les principaux responsables de la déforestation.

Ces mesures, surtout l'octroi du droit de vote aux femmes et la redistribution des terres, aggravèrent encore le ressentiment populaire. Le clergé monta rapidement au créneau et protesta violemment. Les mollahs craignaient en effet de perdre le contrôle de leurs vastes domaines fonciers et jugeaient les principes de la réforme contraires aux enseignements de l'Islam. Le gouvernement fit usage de la force pour réduire les mécontents au silence, et fit exiler les principaux opposants (dont Ruhollah Khomeiny, que Pakravan - le chef de la SAVAK - avait fait nommer Ayatollah pour l'occasion). Notons cependant que les Ayatollahs Shari'at-Madari, Tâleghâni, et Ruhâni - 3 religieux célèbres - ne se sont pas opposés aux réformes en cours.

Néanmoins, le peuple allait marquer son adhésion à ces réformes par le référendum de janvier 1963 (malgré des manifestations réprimées par la force).

A partir de 1964, on ajouta d'autres volets à caractère moins économique:

  1. création d'une "armée de l'hygiène"
  2. création d'une "armée du développement"
  3. création des "maisons de l'équité", pour rendre une justice plus proche des citoyens
  4. nationalisation des ressources en eau
  5. lancement d'un grand programme de reconstruction urbaine et rurale, dans le but d'éliminer les bidonvilles

La révolution blanche et la réforme agraire allaient poser les bases de l'industrialisation du pays et d'une croissance rapide. Celle-ci fut ingalement distribuée entre les différents secteurs, l'agriculture accusant un retard certain par rapport à l'industrie et aux services. En fait, la moindre croissance du secteur agricole s'est surtout opérée au bénéfice du secteur pétrolier. Celui-ci  prit une part croissante dans l'économie jusqu'au premier choc pétrolier, où il culmina à 47.4%, avant de retomber à 32.5% en 1977.

Croissance annuelle des différents secteurs de l'économie iranienne (à prix constants de 1974)
Croissance

3e Plan
4e Plan
Secteur

(1963-67)

(1968-72)
Agriculture

4.0

5.5
Pétrole

11.5

15.0
Industries et mines

12.7

14.8
Services

10.3

13.5
Produit Intérieur Brut
PIB (au coût des facteurs)

9.9

13.1
PIB (hors-pétrole)

8.5

11.2

Source: Nahavandi (1988)

Le secteur pétrolier a donc connu une belle croissance de 13.3% l'an entre 1963 et 1972 mais, après le quadruplement du prix du pétrole en 1973-74 et l'effondrement du marché pétrolier, cette belle croissance sera fort ralentie sur la période 1973-78 . Néanmoins, le secteur pétrolier deviendra toujours plus important pour l'économie Iranienne. La part du pétrole dans le PIB à prix courants est ainsi passée de 13.9 % en 1962 à 23.3% en 1972, pour atteindre un sommet à 47.4% en 1974 avant de retourner aux environs de 32% en 1977.

L'examen de la composition sectorielle du PIB Iranien confirme l'analyse précédente: entre 1962 et 1972, le secteur pétrolier a connu une forte croissance et a pris une place continuellement plus importante dans l'économie Iranienne. Cette évolution s'est opérée au détriment du secteur agricole.

Composition sectorielle du PIB Iranien (1962-1972)
Année Agriculture Pétrole Mines

Industrie et Services

1962 32 % 14 % 12 % 42 %
1963 30 % 14 % 13 % 43 %
1964 27 % 15 % 14 % 44 %
1965 25 % 15 % 15 % 45 %
1966 24 % 16 % 15 % 46 %
1967 23 % 16 % 16 % 45 %
1968 22 % 17 % 16 % 46 %
1969 20 % 18 % 18 % 46 %
1970 17 % 19 % 19 % 47 %
1971 17 % 24 % 17 % 44 %
1972 14% 23 % 17 % 46 %
1962 - 1972 - 18 % + 9 % + 5 % + 4 %

Source: Encyclopaedia Iranica.

En examinant la structure des dépenses, on voit que la consommation a augmenté de 8.6 % par an sur la période 1962-1972, tandis que les investissements augmentaient de 15 % par an sur cette période. Grâce à des revenus pétroliers en augmentation constante, la part du secteur public dans les dépenses s'est fort accrue.

consommation et investissements ( mlds rials constants )
année

consommation totale

conso. privée

conso. publique

investissement total

inv. privé

inv. public

1962 531.0 473.2 57.8 100.6 65.5 35.1
1963 541.0 478.7 62.3 109.1 64.4 44.7
1964 537.7 462.4 75.3 125.8 80.6 45.2
1965 584.0 483.8 100.2 166.3 87.6 78.7
1966 637.0 523.7 114.2 168.0 93.3 74.7
1967 707.7 575.9 131.8 212.3 106.8 105.5
1968 737.3 581.5 155.8 236.2 101.5 134.7
1969 813.9 628.4 185.5 254.8 105.4 149.4
1970 914.6 699.6 215.0 286.0 129.2 156.8
1971 1084.2 800.9 283.3 334.9 145.0 189.9
1972 1210.9 855.6 355.3 410.6 202.0 208.6
croissance annuelle  8.6 %  6.1 %  20 %  15 %  12 %  20 %

Source: Encyclopaedia Iranica.

Malgré la croissance de ses revenus pétroliers, l'Iran a continuellement dû affronter des problèmes de balance des paiements sur la période 1962-1972. Ces problèmes ont été le plus souvent résolu via des emprunts à l'étranger. Sur la période 1959-1972, la balance courante a connu un déficit, sauf pendant la récession de 62-63. Le déficit cumulé s'élève à 2 782 millions de dollars sur la période 1959-72.

Balance des paiements (millions de dollars)

année
Balance courante Pétrole et gaz Exportations non-pétrolières Balance en capital Solde
1960 -69.8 358.9 169.2 16.6 -55.4
1961 -27.2 391.3 147.4 89.4 61.4
1962 42.1 437.2 132.6 2.2 30.3
1963 70.7 470.8 148.0 -40.1 30.6
1964 -57.8 555.4 146.0 -45.2 95.4
1965 -115.2 607.5 209.8 19.4 -52.2
1966 -148.4 715.8 225.0 119.7 -24.4
1967 -212.3 857.4 318.1 214.2 -3.1
1968 -479.6 958.5 366.6 384.1 -99.7
1969 -553.5 1,099.0 419.7 398.8 -70.9
1970 -675.0 1,268.4 421.7 413.4 -239.3
1971 -281.0 2,114.0 620.0 668.0 479.0
1972 -165.0 2,536.0 801.0 592.0 493.0

Source: Encyclopaedia Iranica.

Sur la période 1962-1972, la croissance du PIB s'est effectuée avec une remarquable stabilité des prix. Les prix à la consommation ont augmenté, en moyenne, de 2.6 % par an sur la période.

monnaie, prix et salaires (1962 - 1972) - evolutions en %

année

D M1 D M2 D prix à la consommation D prix de gros D salaires (ouvriers non-qualifiés)
1959 -6.86 -1.52 10.21 1.28 -
1960 3.23 4.46 7.96 3.13 2.80
1961 -4.09 4.08 1.56 0.17 -1.33
1962 9.77 22.28 0.92 1.85 -1.78
1963 11.87 18.80 0.98 0.49 2.00
1964 10.00 13.25 4.40 6.25 5.71
1965 12.06 14.41 0.25 0.62 0.97
1966 10.76 14.39 0.84 -0.15 3.50
1967 15.10 19.37 0.85 0.00 6.14
1968 14.03 21.50 1.51 0.93 16.71
1969 3.08 17.47 3.57 3.66 19.59
1970 7.62 14.53 1.44 2.51 4.73
1971 20.12 25.71 5.56 7.61 1.87
1972 35.64 34.80 6.23 3.69 17.34

Source: Encyclopaedia Iranica.

Toutes ces évolutions ont, bien entendu, été sous-tendues par le Troisième Plan de Développement (1963-1967) et le Quatrième Plan de Développement (1968-1972). Ces plans, désormais quinquénnaux prévoient un soutien explicite à l'industrie pétrochimique ( destinée à devenir une industrie de base exportatrice).

On considère généralement que le 3e Plan de Développement fut le premier "vrai" plan qu'ait connu l'Iran. Dès 1957, des consultants - financés par la Fondation Ford - en avaient dessiné les grandes lignes: pour la première fois, on envisageait le développement du pays de manière globale. En outre, le secteur privé se voyait ouvertement avantagé par les nouvelles mesures prévues. La croissance moyenne annuelle s'établit à 8.8%, dépassant les prévisions. On construisit aussi les barrages de Karaj et du Sefid-rud. Bon, il est vrai que des projets plus hasardeux ont également été lancés, comme l'usine de moteurs d'Arîak ou l'usine de tracteurs de Tabriz.

Le 4e Plan de Développement (1968-1972) fut marqué par la consolidation du pouvoir économique Américain et par une forte croissance (11.9 %). Le despotisme personnel du Shah et la personnalité du Premier Ministre Amir Abbas Hoveyda (d'ascendance Kadjare) marquèrent également ces années.

Le tableau ci-dessous détaille les budgets des 3e et 4e Plans de Développement:

Les 3e et 4e Plans de Développement, 1956-1962 (milliards de rials)
Plan 3e Plan (1962-1967) 4e Plan (1968-1972)
Ressources Montant % Montant %
Revenus du pétrole 153.3 66.1  385 63.1
Emprunts intérieurs 30.0 12.9 50 8.2
Emprunts extérieurs 20.0 9.0 150 24.6
Bons du Trésor 13.8 5.9 #N/A #N/A
Gaz et Pétrochimie #N/A #N/A 21 3.4
Divers 14.1 6.1 4 0.7
Total 232.0 100 610 100
Utilisations Montant % Montant %
Développement 204.6 88.2 480 78.7
dont:        

Transports et communication

51.15 25.00    

Agriculture et irrigation

45 22.00    

Energie

27.6 13.5    

Industrie et mines

22.3 10.9    

Education

18.4 9.0    

Santé

14.3 7.0    

Autres services sociaux

24.8 12.1    
Projets restants du 3e Plan / / 45 7.4
Remboursement dette intérieure 1.3 0.6 28  4.6
Remboursement dette extérieure 8.7 3.7 47 7.7
Intérêts s/ bons du trésor et dette intérieure 3.8 1.6 #N/A #N/A
Intérêts s/ dette extérieure 5.5 2.4 #N/A #N/A
Adminstration 3.3 1.4 5 0.8
Transmission de gaz / / 5 0.8
Autres 4.8 2.1 #N/A #N/A
Total 232.0 100 610 100

Source: F. Nahavandi (1988).

En marge de ces Plans de Développement, l'Iran avait annoncé un effort global de renforcement de son apareil militaire dès le Troisième Plan. Ainsi, entre 1966 et 1973, les dépenses militaires passèrent de 370 millions de dollars à plus de 2.6 milliards de dollars.

L'industrialisation rapide de l'Iran a donc surtout été la conséquence de l'intervention massive du secteur public, soutenue par l'augmentation des revenus à l'exportation. La politique d'industrialisation était basée sur une stratégie de substitution aux importations. Ce genre de politique était pronée à l'époque par la plupart des économistes (paradigme dit de "Prebish-Singer" du nom de deux de ses plus brillants avocats). Cette politique consistait en:

  • l'imposition de tarifs à l'importation élevés sur les biens de consommation,
  • l'octroi de crédits bon marché aux industriels,
  • un rial surévalué (NDLR: une monnaie sur-évaluée favorise les importations et décourage les exportations: j'ai donc du mal à comprendre !)
  • en subsides alimentaires dans les zones urbaines.
De cette politique a émergé une classe d'industriels très dépendante de l'Etat et des technologies étrangères. Il y a, en fait, eu deux phases dans cette politique. Jusqu'en 1970, la substitution aux importations s'est essentiellement réalisée dans le secteur des biens traditionnels. Après 1970, on a essayé de développer les secteurs des biens durables et des biens intermédiaires. Cette deuxième phase a eu pour impact immédiat que le secteur manufacturier a eu de plus en plus besoin de technologie et de main-d'oeuvre...étrangères ! De plus, les produits Iraniens n'étaient pour la plupart pas compétitifs sur les marchés internationaux (mentionnons que l'Iran a même essayé de produire des voitures - que les Iraniens moyens ne pouvaient se payer et que l'Occident n'aurait pas importées !)

Les augmentations de revenus réels ont été inégalement réparties dans la population, et les disparités sont allées croissantes. La part des 20 % des plus riches ménages urbains dans les dépenses totales est passée de 52 % en 1959-60  à 56 % en 1974-75, tandis que la part des 40 % des ménages les plus pauvres passait de 14 % à 11 %.

Cette croissance rapide et mal répartie a également entraîné un exode rural important. Le degré d'urbanisation est passé de 31 % en 1956  à 49 % en 1978. On estime que les migrations expliquent 44 % de l'augmentation de la population urbaine entre 1956 et 1966, et 50 % de cette augmentation sur la décennie 1967-76 .

L'après choc pétrolier: le 5e Plan de Développement (1973-1977)

En mars 1973, le Majlis (Parlement) et le Sénat approuvaient un 5e plan de développement, digne successeur de ses prédécesseurs. Son ambition, cependant, mérite mention: il s'agissait de rééquilibrer le pays tant sur le plan des inégalités géographiques que sur le plan des inégalités sociales. Disons-le d'emblée: ce sera un grand flop !

Le 1er choc pétrolier allait entraîner une révision complète de ce plan: tous les projets initialement rejetés se voyaient maintenant acceptés. On prévoyait un budget total de 70 milliards de dollars et de nouveaux programmes seraient lancés: développement de l'énergie nucléaire et aide aux pays du tiers-monde entre autres. Apres le choc pétrolier, le Shah se mit à rêver d'un big push, d'une fuite en avant qui transformerait l'Iran en Japon du Moyen-Orient; bref, il voulait aller - comme il a lui-même intitulé son livre de 1977 - vers la grande civilisation (Be-Su-Ye Tamaddon-e Bozorg, 1977).

En outre, le Shah et le Président Nixon venaient de signer, le 31 juillet 1973, le Sale and Purchase Agreement. Cet accord attribuait le contrôle de toutes les opérations pétrolières à la NIOC, alors que toutes les sociétés pétrolières opérant en Iran, y-compris l'ex-consortium, étaient regroupées au sein de l'OSCO (Oil Service Company Of Iran) . Ces sociétés devenaient alors de simples prestataires de services.

Des accords furent passés avec la plupart des pays occidentaux pour l'achat de réacteurs nucléaires et d'armes (comme quoi, le programme nucleaire iranien, qui fait tant parler de lui en 2006, ne date pas d'hier....Cette politique du Shah est d'ailleurs a la source du contentieux "Eurodif" avec la France dans les annees 80). Les dépenses militaires, en particulier, semblent fort importantes:

Dépenses militaires - 1975
Pays Dépenses militaires totales (mld $) Dépenses militaires par habitant ($) Dépenses militaires (% du PNB)
Iran 5 328 165 13.3
Total des Etats arabes 8 209 60 7.1
Israel 3 688 1 131 42.4
USA 85 500 400 6.2

source: F. Nahavandi (1988)

Il faut dire que le Shah était passionné d'équipement militaire (il dépouillait lui-même les catalogues), et que les Américains avaient besoin d'un Iran militairement puissant, d'un "gendarme du golfe", à cette époque: l'Angleterre avait disparu du Golfe, et les Monarchies Arabes vivaient encore au moyen-âge. En outre, l'Iran était le seul pays à soutenir Israel et la politique américaine dans la région. Et il fallait faire contre-poids à l'URSS et à l'Egypte...C'est ainsi que l'Iran recevra les 250 premiers F-4D, les fameux phantoms, à 5 millions de dollars pièce, en 1971. C'est également ainsi que, en 1974, l'Iran recevra 80 F-14 Tomcat (à 30 millions de dollars pièce) avant même l'US Air Force ! Finalement, en 1976, l'Iran commandera encore 160 F-16, pour un montant global de 3.8 milliards de dollars.

De la même manière, l'Iran du Shah accorda à chaque pays occidental des projets-phares: la France devait fournir 5 centrales nucléaires, L'Allemagne devait fournir 2 centrales nucléaires et des usines chimiques, l'Italie devait construire une aciérie à Bandar-Abbas, la Belgique devit construire la deuxième raffinerie de cuivre du monde à Sarchesme, le Japon devait construire la plus grande usine chimique du monde à Bandar-Sâpur, l'Angteterre devait construire le "Shahrestan Pahlavi" - un des plus grandes réalisations d'urbanisme du monde - au centre de Téhéran,...

Commencèrent alors des années folles, où le Revenu National augmenta au rythme délirant de 13% / an. Des milliers de camions faiaient la queue au modeste poste frontalier Irano-Turc de Bâzârgan, et les cargos attendaient plus d'un mois avant de pouvoir décharger dans le port de Khorramshahr.

Le 5e Plan ne marchera pas: dès 1976, des blocages apparaissent. La cause première de ces blocages réside dans la diminution du pouvoir d'achat réel des revenus pétroliers, dûe à la hausse généralisée des prix mondiaux. Il en résultera, entre autres, une explosion des importations et de l'endettement extérieur.

La surchauffe économique déclencha toutes sortes d'effets pervers: engorgement des ports, hausse vertigineuse des loyers, inflation par la demande, accélération de l'exode rural,...L'inflation fut elle-même à la base de spéculations à grande échelle et de pénuries de ciment, d'électricité, de sucre, d'oignons ou d'huile de table.

Le Shah lanca alors une campagne de lutte contre la spéculation. Les mesures, malheureusement, touchèrent bien plus les petits commerçants du bâzâr que les grands spéculateurs proches de la Cour. En outre, une loi de 1975 faisait obligation aux entreprises - privées et publiques - de mettre sur le marché boursier 49% de leurs actions ou bien de les vendre à leurs employés. Ces mesures provoquèrent l'inquiétude et la méfiance tant des petits commerçants que des bourgeois, et la fuite des capitaux s'accéléra, ce qui accentua encore les blocages. C'est d'ailleurs là une des raisons majeures pour lesquelles l'Iran ne s'est pas industrialisé à la hauteur des ambitions des Plans de Développement: les capitaux privés étaient surtout investis dans des opérations spéculatives à court terme, et la bourgeoisie n'a pas osé se lancer dans un processus comparable à la révolution du meiji qui, seul, aurait pu amener l'Iran à faire partie du club des pays industrialisés. C'est l'Etat qui a dû porter tous les efforts d'industrialisation sur son dos, n'étant que trop peu relayé par le secteur privé...

Ainsi, en 1977, le rythme de croissance de la production industrielle passa de 26.5% à -1.6%, tandis que l'inflation atteignait 27% ! L'Iran venait de rater une chance historique de sortir du sous-développement...

A partir de ce moment, le 5e Plan ne fut donc plus suivi du tout. Le Shah abandonna alors toute idée de planification et exigea des "lignes de conduite" sur 10 et 25 ans, accompagnées de budgets annuels.

En outre, l'Iran était confronté à un grave problème de distribution des revenus. Dès 1974, une étude de la Banque Mondiale montrait que plus de la moitié des familles étaient en-dessous du seuil de pauvreté (i.e. gagnaient moins de 800$ / an), et que 25% de la population recevait une nourriture inadéquate. Bien que la situation se soit significativement améliorée au cours des années 1974-1979, le BIT considérait la distribution des revenus en Iran comme une des plus inégalitaires du monde. Les inégalités étaient de deux ordres: entre les villes et les campagnes, et à l'intérieur des villes. Le tableau ci-dessous montre les inégalités intra-urbaines : la colonne de gauche indique la distribution des revenus par décile et celle de droite, la distribution de la consommation:

Distribution des dépenses des ménages urbains
Tranche de revenus Part dans la consommation
1e décile 1.37 %
2e décile 2.40 %
3e décile 3.42 %
4e décile 4.77 %
5e décile 5.08 %
6e décile 6.85 %
7e décile 9.36 %
8e décile 11.19 %
9e décile 17.57 %
10e décile 37.99 %

On constate donc que les 10% de la population ayant les revenus les plus élevés s'approprient 38 % de la consommation !

La structure industrielle, également, s'est dualisée. Le Shah voulait progressivement développer les industries de base exportatrices, notamment la pétrochimie, et diversifier le tissu industriel du pays. Dans la pratique, il n'y a pas eu de diversification et le contrôle de la pétrochimie est resté aux mains des étrangers. Les importations et, par conséquent, les besoins en devises ont explosés. En outre, la monoproduction de pétrole a rendu le pays extrêmement vulnérable aux fluctuations internationales. Cependant, si l'on examine la structure de la production, on constate l'existence de deux pôles. D'une part, un secteur traditionnel absorbant la majeure partie de la main-d'oeuvre mais ne contribuant qu'à 35% à la production totale; d'autre part, un secteur industriel moderne, soutenu à fond par l'Etat, et générant 65% de la production totale. Ce secteur moderne avait accès à des facilités de crédit et possédait - vu le niveau des tarifs douaniers - une position de monopole de fait sur le marché interne. En définitive, l'économie de l'Iran était marquée par des rapports intersectoriels déséquilibrés.