Au moment où les Kadjars arrivent au pouvoir, l'économie Iranienne accuse un retard certain: peu de routes, prédominance de l'agriculture, faible degré d'urbanisation...En revanche, on trouve également certains signes de vigueur économique: la Perse disposait encore - vestige de l'époque Safavide - d'un artisanat local compétent et renommé, capable à la fois d'exporter et de satisfaire la demande intérieure.
Sous le règne de Faht Ali Shah, la stabilité interne fut restaurée; l'activité commerciale put alors reprendre pleinement. En outre, suite aux avatars militaires de cette époque, on vit se développer d'intenses échanges commerciaux avec la Russie et l'Empire des Indes. Néanmoins, l'Empire Ottoman et l'Afghanistan restèrent les principaux partenaires commerciaux et la composition des exportations indique sans équivoque la survivance d'un petit artisanat local.
Il n'empêche que les liens commerciaux avec les puissances occidentales ont contribué à multiplier les contacts avec l'Europe. Abbas Mirza essaya bien d'importer la technologie occidentale en Iran, mais il se heurta aux religieux conservateurs, et les guerres interminables contre la Russie l'empéchèrent de mener à bien ses projets de modernisation, voire d'industrialisation, du tissu économique.
De plus, les grandes puissances occidentales du XIXe siècle, l'Angleterre et la Russie, ne se sont intéressées à la Perse que pour des questions colonialistes et/ou géostratégiques, avec l'Empire des Indes en point de mire. Dès lors, on n'a pas réellement assisté à des transferts massifs de technologie ou, plus simplement, de capital humain via une immigration d'européens.
Sur le plan du commerce extérieur, la Perse dut subir ce qu'il est convenu d'appeler l'impérialisme du libre-échange: l'Angleterre et la Russie ont plus qu'encouragé le pays à s'engager dans la voie du libre-échange, mais dans le but qu'il importe le plus possible et exporte le moins possible. L'objectif avoué était de transformer la Perse en une zone où les tarifs à l'importation seraient les plus bas possibles. Dans ce processus, la Russie prit un avantage certain sur l'Angleterre, et compta pour 60 à 70 pourcent du commerce extérieur de la Perse. Néanmoins, la balance commerciale ne pencha significativement en faveur du Tsar qu'après 1870, c'est-à-dire après que la Russie se soit industrialisée.
En ce qui concerne la structure du commerce extérieur, les importations étaient principalement constituées par des produits textiles, tandis que les exportations concernaient principalement des produits agricole (coton, fruits séchés,...).
On peut alors comprendre que, tout au long du XIXe siècle, on vit se désintégrer lentement l'artisanat, incapable de concurrencer les produits industriels européens qui envahissaient le marché suite aux accords de libre-échange mentionnés plus haut. Ainsi, le secteur de transformation du coton fut réduite à la portien congrue puisque les anglais avaient mis au point des systèmes industriels bien plus performants. Certains secteurs, néanoins, furent avantagés par ce processus car ils purent trouver des débouchés à l'exportation: la soie, l'opium, le cuir...et les tapis.
Puisque le secteur purement agricole semble relativement avantagé par l'ouverture des échanges commerciaux avec le monde occidental, on aurait pu s'attendre soit au développement d'une classe de fermiers capitalistes (comme en Angleterre), soit à un accroissement du nombre de paysans propriétaires (comme en France). Il semble plutôt qu'en Perse, ce soient les gros propriétaires terriens qui aient bénéficié de cette évolution, revendiquant alors plus de revenus et d'autorité et soumettant leurs paysans à des contraintes accrues.
Tout au long du XIXe siècle, la monnaie se déprécia. La cause fondamentale de cette évolution réside dans le déséquilibre de la balance commerciale. Cette dépréciation s'accentua de plus belle vers la fin du siècle (on estime qu'en 1914, la devise n'avait plus que le quart de sa valeur de 1800), et l'inflation devint alors logiquement très marquée.
A la fin du XIXe siècle, la Perse connut également une grave crise financière. A cause d'une bureaucratie lourde et inefficiente, de la corruption,....le gouvernement se trouvait en manque chronique d'argent. Pour combler ce déficit, on dut emprunter à l'étranger, vendre des concessions aux étrangers, vendre certains domaines de la Couronne, et laisser aux mains du secteur privé des prérogatives du domaine public. Ceci provoqua un mécontentement généralisé, qui est une des sources de la révolution constitutionnaliste de 1906 et de la révolution de 1925.
En 1900, la Perse comptait 10 millions d'habitants, dont 58% de ruraux et 25 % de nomades. Le pays était plus ou moins resté à l'écart d'une Révolution Industrielle qui avait déjà secoué l'Empire Ottoman ou les Indes. L'agriculture devait représenter 90% du PNB, et seulement 2000 personnes travaillaient dans des usines (en 1914 !).
Concernant les nomades, il faut quand-même signaler que leur présence faisait partie du paysage culturel de la Perse. Les Kadjars - la famille royale - sont eux-mêmes issus de tribus nomades. L'administration des provinces était déléguée à des gouverneurs, le plus souvent membres de la famille royale. Ces gouverneurs déléguaient à leur tour leurs prérogatives aux chefs des diverses tribus locales - et nomades, à charge pour ceux-ci de collecter l'impôt et de maintenir l'ordre. Il est arrivé plus d'une fois qu'un de ces chefs se retourne contre son gouverneur, ou que le gouverneur lui-même se retourne contre le Shah. ceci coûtait en ressources, puisque le Shah devait alors lever une impressionnante armée (composée en grande partie de mercenaires...nomades) pour aller mater les rebelles. Bien sûr, déjà sous Abbas Mirza et encore plus depuis 1850, de gros efforts ont été réalisés pour professionaliser l'armée...
Concernant la Révolution Indusrielle et les innovations technologiques, c'est en 1900 qu'est installé le premier générateur électrique de l'histoire de Perse, pour illuminer le mausolée de l'Imam Reza à Mashad. Il faudra encore attendre 8 ans avant la première application industrielle de la fée électricité en Perse...
La pénétration des idées - et techniques nouvelles sera favorisée par les multiples voyages de Nasser ed-Dinh Shah et Mozaffar ed-Dinh Shah en Europe. Déjà, en 1852, les polytechniciens de l'école Dar al-Founoum devaient savoir le Français. En 1902, il est décrété que tout candidat à un poste dans l'administration devait pouvoir s'exprimer en cette langue. Surtout, les riches courtisans qui accompagnaient les souverains dans leurs voyages en Europe n'avaient, à leur retour, qu'un seul désir: imiter les progrès techniques qu'ils avaient vus en Europe.
Le budget de l'Etat se montait alors à 2% du PNB. L'idée même de politique économique était inconnue (en était-il vraiment autrement dans un Occident libre-échangiste et non-encore pénétré des idées keynésiennes sur le management de la demande agrégée et la politique conjoncturelle, NDLR ?). Les ressources budgétaires provenaient des impôts et de la vente de diverses concessions aux Anglais et aux Russes (marginalement, la France avait acheté le monopole des fouilles archéologiques).
Et puisque quelques chiffres valent mieux qu'un long discours, les tableaux ci-dessous présentent la situation démographique de la Perse en 1900:
| Population totale | 9 800 000 |
| Taux de croissance de la population | 0.5 % / an |
| Taux de fécondité (enfants/femme) | 8 - 9 |
| Population urbaine | 21 % , soit 2 058 000 |
| Population de Téhéran | 200 000 |
La Banque Impériale de Perse
En 1890, une société anglaise se voit confier pour 60 ans le monopole d'émission de billets de banque, de crédit et de change. Cette société, qui joue de fait le rôle de Banque Centrale, ne tardera pas à prendre le nom de Banque Impériale de Perse. Curieuse Banque Centrale, qui est contrôlée par la Grande-Bretagne...
La révolution constitutionnaliste
Tout au long du XIXe siècle, la structure de production de la Perse s'était lentement adaptée, en vue de satisfaire la demande étrangère. On avait, entre autres, beaucoup investi dans les plantations de tabac, de pavot, de coton et de soie. Les recettes des agriculteurs étaient dès lors devenues très sensibles aux cours des marchés mondiaux.
Les commercants non plus n'étaient pas contents. Le régime des capitulations, imposé par le Traité de Turkomanchai, favorisant trop les commercants étrangers aux yeux des bazari. Puis, entre 1895 et 1898, le gouvernement voulut mettre en oeuvre une taxe sur les biens importés et/ou exportés. Le gouvernement dut finalement faire marche arrière devant les fermetures répétées des marchés.
Le Pétrole
Le 28 mai 1901, Mozaffar ed-Dinh Shah Kadjar accorde une concession à l'anglais William Knox d'Arcy pour trouver du pétrole en Perse. D'arcy pourrait exploiter, pendant 60 ans, tout le pétrole qu'il trouverait; la Perse recevrait en échange 20 000 livres en espèce, des actions de la future société pour une somme équivalente, et 16% des bénéfices éventuels.
Le 26 mai 1908, l'ingénieur Reynolds faisait jaillir des flots de pétrole près de Masjed-e Soleyman.
L'exploitation commerciale proprement dite commenca le 14 avril 1909, sous l'égide de la flambant neuve Anglo-Persian Oil Company (APOC). En juin 1911, un premier pipe-line desservait Abadan et, à l'été 1912, un tanker affilié à la Royal Dutch Shell enlevait les premières tonnes de pétrole de Perse.
L'amirauté britannique acquiert 52.5% des actions de l'APOC le 20 mai 1914 et devient, de ce fait, actionnaire majoritaire à l'instigation de Lord Winston Churchill (!), qui obtint une concession de 60 ans. Churchill avait compris la place que prendrait le pétrole dans la futur, et avait prononcé dès 1913 un discours qui avait convaincu la Chambre des Communes d'investir massivement dans les ressources pétrolières. Cela ne fait que confirmer une situation de fait: depuis le début, la Perse n'a jamais rien eu à dire dans la gestion de l'APOC.
Le premier conflit mondial signifia une hausse de la demande de pétrole, et la production de Perse connut alors une expansion considérable. En 1920, la province pétrolière du Khuzestan ne ressemblait plus du tout au reste du pays. Elle s'était transmuée en enclave industrielle, moderne et européanisée (signalons d'ailleurs que - alors que les raffineries se multipliaient à Abadan, la Perse continuait d'importer 85% de son pétrole de Russie !). L'APOC jouissait d'une extra-territorialité de fait, avec ses propres écoles, ses propres hopitaux, sa propre poste, ses propres lignes aériennes,...En outre, l'APOC fournissait du travail à 20000 employés Perses et Indiens, et leur offrait des conditions de travail plus proches de celles de l'Angleterre que de celles de la Perse.