Développements macroéconomiques
Le mouvement islamiste en Iran a consacré l'arrivée au pouvoir d'une coalition très large, qui portait des interprétations pour le moins hétérogènes de l'Islam. Les diverses parties de la coalition étaient bien plus d'accord sur les défauts de la politique économique du Shah que sur un agenda économique précis. En outre, malgré une abondante jurisprudence Shi'ite sur tout un tas de matières économiques (fiscalité, droit de la propriété, contrats commerciaux,...), il n'y avait pas de programme ni de "modèle" économique précis pour remplacer l'ordre économique du Shah.
Tous, cependant, s'accordaient sur le besoin impérieux d'établir une certaine justice sociale et de faire de l'Iran un Etat économiquement indépendant. Tous, également, s'accordaient sur les moyens d'atteindre ce but: développement de l'Etat-providence et de la Sécurité Sociale, extension du secteur public, création d'un secteur coopératif dynamique, et renforcement des secteurs agricoles et industriels. La Constitution, bien qu'elle mette en valeur le rôle de l'Etat, insistait aussi sur la nécessité de protéger et d'encourager l'initiative privée.
Mais, même avant que la Constitution ne soit ratifiée, le Gouvernement Provisoire (qui dura de février à novembre 1979) avait nationalisé les plus grosses entreprises privées: comment aurait-il pu faire autrement face au désordre économique et à la fuite des capitaux ? La mainmise de l'Etat sur l'économie s'amplifia encore avec la guerre Iran-Irak: les contrôles administratifs devinrent encore plus sévères, le gouvernement commença à rationner la population, il fut établi un contrôle des changes...
Après la guerre, un mouvement de libéralisation fut opéré: les contrôles se virent significativement allégés, et l'on procéda à des privatisations. Ce processus s'arrêta en 1993, suite à la montée en puissance d'une opposition hostile à ces réformes.
Aperçu général
Les développements macroéconomiques sur la période 1979-1992 sont résumés ci-dessous.
| Année |
1979 |
1980 |
1981 |
1982 |
1983 |
1984 |
1985 |
1986 |
1987 |
1988 |
1989 |
1990 |
1991 |
1992 |
| Secteur | ||||||||||||||
| Agriculture |
1540.4 |
1914.9 |
1952.7 |
2091.4 |
2193.0 |
2353.4 |
2537.6 |
2650.5 |
2715.8 |
2648.0 |
2746.0 |
2976.5 |
3120.2 |
3351.6 |
| Pétrole |
4408.3 |
866.1 |
882.6 |
1947.7 |
2006.3 |
1625.6 |
1644.4 |
1403.0 |
1598.7 |
1754.0 |
1889.5 |
2246.7 |
2516.7 |
2569.3 |
| Industrie |
2330.0 |
1874.4 |
1875.1 |
1884.0 |
2254.6 |
2364.3 |
2232.2 |
2032.7 |
2084.1 |
1978.1 |
2109.1 |
2391.8 |
2802.0 |
2932.9 |
| Services |
4472.6 |
4573.0 |
4321.3 |
4412.3 |
5063.7 |
5178.5 |
5309.4 |
4603.3 |
4337.6 |
3980.5 |
4055.3 |
4421.2 |
4825.2 |
5210.6 |
| PIB (cf) |
12851.3 |
9228.4 |
9031.7 |
10335.4 |
11517.6 |
11522.1 |
11723.6 |
10692.5 |
10736.2 |
10360.6 |
10799.9 |
12045.2 |
13264.1 |
14064.4 |
| Cp |
5322.6 |
5360.1 |
5533.3 |
5943.3 |
6803.7 |
7170.3 |
7290.6 |
6543.7 |
6141.3 |
6171.8 |
6327.1 |
7563.5 |
8281.5 |
8706.1 |
| G |
2307.1 |
1968.4 |
1947.9 |
1910.1 |
1930.1 |
1810.8 |
1898.1 |
1507.6 |
1402.8 |
1396.1 |
1189.4 |
1336.6 |
1450.0 |
1614.0 |
| FBCF |
3231.0 |
1848.4 |
1724.2 |
1841.5 |
2551.1 |
2562.2 |
2153.3 |
1645.9 |
1360.6 |
1143.6 |
1216.8 |
1378.8 |
1942.9 |
2081.2 |
Notes: PIB (cf) est le PIB au coût des facteurs, Cp représente la consommation privée, G symbolise la consommation du gouvernement, et FBCF dénote la formation brute de capital fixe, i.e. l'investissement brut.
Source: Encyclopaedia Iranica
Ce tableau montre, entre autres, que le PIB réel de l'Iran en 1992 n'était supérieur que de 9.7 % à celui de 1977. Néanmoins, l'importace relative de ses ses différentes composantes a changé: l'agriculture, en particulier, a connu une fabuleuse renaissance. Aux dépends du secteur pétrolier, entre autres.
La dépense nationale a suivi le même genre d'évolution. Sa dynamique a été freinée par l'investissement et la consommation gouvernementale. La consommation publique a chuté de 25% du PIB en 1977 à 13% du PIB en 1987 à cause du coût énorme de l'effort de guerre. L'investissement a suivi une évolution semblable.
Entre 1976 et 1986, le taux de chômage est passé de 10.2% à 14.2%, ceci malgré une diminution significative de la participation féminine au marché du travail. De 1986 à 1992, la situation s'est améliorée et le taux de chômage est descendu à 11.4%. Le secteur des services s'est trouvé au premier plan des créations d'emplois. L'agriculture, dans une bien moindre mesure, a également créé des emplois. C'est donc surtout l'industrie qui a été frappée par les destructions d'emplois. Le secteur public a également attiré beaucoup d'emplois. Les jobs créés dans le secteur public seraient, d'ailleurs, responsables à hauteur de 70% des créations d'emploi.
Tendances lourdes sur la période 1980-1993
L'inflation
L'inflation s'est révélée comme une caractéristique persistante de l'économie de la République Islamique. Malgré l'augmentation considérable des mesures de contrôle des prix, des rationnements et des subsidiations, les prix ont augmenté, en moyenne, de 16.4% l'an. Le financement monétaire des énormes déficits publics, ainsi que les crises de balance des paiements ont probablement été les moteurs de cette inflation. La situation ne s'est pas réellement améliorée après la guerre.
L'agriculture
L'agriculture était considérée avec les plus grands égards par la République Islamique. L'idée était de promouvoir le bien-être des paysans et d'assurer la sécurité de l'offre de nourriture. Le gouvernement chouchouta donc ce secteur, lui accordant des prêts à des taux préférentiels et subsidiant largement les achats de matériel agricole. Cependant, le contrôle sévère exercé sur le prix des cultures primaires eut un effet largement désincitant et poussa les cultivateurs à se lancer dans d'autres types de cultures. En outre, les subsides alimentaires accordés à la population ont augmenté la demande de produits agricoles, à tel point que les importations de ces produits sont devenues encore plus importantes qu'avant la Révolution Islamique. Après la guerre, le gouvernement a tenté de corriger ces distorsions en fixant le prix de nombre de produits agricoles à un niveau proche du prix international. De fait, on assista à une diminution significative des importations de nombre de produits agricoles entre 1988 et 1992.
Mais l'aspect le plus controversé de la politique agricole de la République Islamique restera sans doute la Réforme Agraire. Juste après la Révolution Islamique, les campagnes étaient entrées en rébellion et les paysans s'étaient emparés des terres en beaucoup d'endroits. En Avril 1980, le Conseil de la Révolution Islamique implémenta une réforme agraire radicale, qui impliquait une redistribution massive des terres. Cette réforme s'entraîna les foudres de beaucoup de paysans et d'une partie du haut-clergé. Si bien que l'Ayatollah Khomeiny lui-même dût faire marche arrière et ordonna la suspension de la Réforme Agraire. A ce moment, les paysans s'étaient déjà emparés de 800 000 hectares (soit plus du triple de la superficie de la Belgique). Le statut de ces paysans fut alors légalisé comme "cultivateurs temporaires". Autant dire qu'on resta dans le flou...Ce n'est qu'en 1986 que leurs droits devinrent permanents...
L'industrie
A l'opposé du secteur agricole, le secteur industriel fut le plus touché par la Révolution Islamique. Il lui fallu 5 ans avant de revenir à un niveau de production comparable à celui qui prévalait avant la chute du Shah. La République Islamique avait mené une politique de nationalisations massives. L'Organisation Nationale des Industries était chargée de veiller sur les compagnies nouvellement nationalisées. Ces nationalisations ne résolvèrent aucun des problèmes structurels de l'industrie et coûtèrent surtout cher à l'Etat. A partir de 1990, on assista à une tendance inverse et l'Etat chercha à privatiser 391 firmes entre 1989 et 1993.
Au-delà du débat privé/public, la politique industrielle de la République Islamique s'est essentiellement orientée vers l'auto-suffisance. Il fallait, pour cela, réduire la dépendance en technologies étrangères, et en importations de matières premières, de biens en capital,... Le Premier Plan Quinquénnal (1988-1993) avait, à cet effet, prévu de concentrer 90% de l'investissement dans les secteurs industriels de base (acier, pétrochimie,...). La capacité de ces industries doubla, donc, entre 1988 et 1993. Malheureusement, l'industrie manufacturière resta tout aussi dépendante des inputs étrangers. Un programme de libéralisation fut alors lancé en 1994 et l'on prépara une loi facilitant les investissements directs étrangers.
Le secteur pétrolier
La République Islamique dénonça rapidement les accords avec le consortium. Le gouvenement entreprit de vendre directement son pétrole sur les marchés internationaux. Malheureusement, les sanctions internationales et les dommages de guerre avaient gravement entamés la production de brut. En 1980, cette production atteignait 1.5 millions de barrils par jour (BPJ), soit à peine le quart de ce qu'elle avait été dans les années '70. Les sanctions s'allégèrent et, entre 1982 et 1988, la production fluctua entre 2.2 et 2.7 millions BPJ. A la fin de la guerre, en 1988, la production grimpa rapidement pour culminer à 3.7 millions BPJ en 1992. Le second choc pétrolier permit à l'Iran de conserver des revenus pétroliers décents malgré la chute de ses exportations, puisque le prix du pétrole venait à nouveau d'exploser. Le contre-choc pétrlier de 1986 eut les effets inverses et les revenus à l'exportation du pays chutèrent. Le gouvernement en profita pour maintenir les prix pétroliers sur le marché domestique à un niveau extrêmemen bas, de sorte que la demand intérieure absorbe le tiers de cette production en 1992.
Quant au gaz naturel, ce fut la catastrophe. Les exportations cessèrent dès 1980, suite à une dispute avec l'URSS. La demande intérieure - dopée par l'exode rural - absorba une énorme partie de la production. Mais cela n'amène pas de devises dans le pays ! Les exportations ne reprirent qu'`a partir de 1990, à un niveau bien inférieur à celui des années '70.
Le secteur monétaire et financier
Dès le départ, ce secteur fut entièrement nationalisé. Le secteur bancaire fut entièrement réorganisé: dorénavant, il y aurait 6 banques commerciales et 3 banques spécialisées. Une loi bancaire entièrement islamique fut votée en 1983: les banques devaient, dès mars 1984, effectuer tout un tas d'opérations sans interêts (prêts aux particuliers, leasing,...). Au départ, le financement bancaire concernait essentiellement des projets à court terme. La part des projets à long terme n'augmenta qu'au début des années '90.
Des règles très strictes d'encadrement du crédit, de réserves minimales, de taux de profit...furent instaurées au départ. Ces contraintes commencèrent à se relâcher à partir de 1991. En 1994, le gouvernement permit même à des caisses d'épargne privées de s'installer. Quand a la bourse, elle s'était pratiquement arrêtée pendant les premières années du régime. Elle reprit vie à partir de 1988 et les volumes échangés dépassèrent leur niveau d'avant la révolution en 1989.
La politique fiscale
La République Islamique n'ayant pas réussi à trouver un financement alternatif, son budget continua à dépendre largement des revenus pétroliers, chose que les révolutionnaires avaient pourtant largement critiquée sous le Shah. Les déficits furent financés par recours à l'emprunt auprès de la Banque Centrale. Le coût de la guerre empêcha toute réduction du déficit public. Les revenus petroliers déclinèrent dans un premier temps, parce que ce revenus étaient convertis au taux officiel, qui était artficiellement bas. Après 1988, le gouvernement fit de plus en plus appel au marché libre et les revenus pétroliers augmentèrent. En ce qui concerne les dépenses, le fait le plus remarquable est l'évolution des poids relatifs des dépenses courantres et en capital. Ce phénomène s'est surtout manifesté jusqu'à la fin de la guerre. Malgré une inflation importante, les dépenses pour le développement du pays ont considérablement diminué après la Révolution Islamique. Sauf une exception en 1983, ce n'est qu'à partir de 1989 qu'elles rejoignirent leur niveau de 1977. En d'autres termes, l'ajustement budgétaire s'est surtout opéré via les dépenses en capital. Ce qui n'empêcha le déficit budgétaire de persister. Après la guerre, le déficit est revenu à des niveaux raisonnables de 4% du PIB en 1989 et 2% en 1992. Ces évolutions sont représentées dans le tableau ci-dessous:
| Année |
1977 |
1980 |
1981 |
1982 |
1983 |
1984 |
1985 |
1986 |
1987 |
1988 |
1989 |
1990 |
1991 |
1992 |
| Recettes totales |
2035 |
1431 |
1925 |
2701 |
2996 |
2993 |
2969 |
2016 |
2681 |
2655 |
3831 |
6618 |
8361 |
11652 |
| pétrole |
1498 |
889 |
1056 |
1690 |
1779 |
1373 |
1189 |
435 |
853 |
809 |
1515 |
3376 |
3549 |
5146 |
| Dépenses totales |
2492 |
2403 |
2861 |
3357 |
3896 |
3632 |
3616 |
3437 |
4066 |
4702 |
4932 |
7338 |
9490 |
12849 |
| courantes |
1430 |
1728 |
2032 |
2253 |
2524 |
2476 |
2560 |
2998 |
3378 |
3478 |
3552 |
4878 |
6076 |
8672 |
| en capital |
1062 |
570 |
675 |
915 |
1149 |
878 |
765 |
746 |
729 |
816 |
931 |
1832 |
2527 |
3192 |
| spéciales |
- |
105 |
154 |
199 |
223 |
278 |
302 |
309 |
342 |
415 |
450 |
627 |
917 |
985 |
| Déficit |
458 |
972 |
937 |
666 |
899 |
639 |
647 |
1421 |
1385 |
2047 |
1101 |
720 |
1129 |
1197 |
Le commerce extérieur
Tous les tenants du nouveau régime s'accordaient sur le besoin de promouvoir l'indépendance économique de l'Iran en limitant le commerce extérieur. Malgré certaines oppositions internes l'empêchant de nationaliser le commerce extérieur, le gouvernement s'arrangea pour contrôler 90% du commerce extérieur de l'Iran. En outre, puisque le régime avait décidé de ne plus compter sur les emprunts à l'étranger, les importations fluctuèrent au gré des disponibilités en devises. Après la guerre, les revenus pétroliers augmentèrent et les restrictions furent graduellement allégées. Il en résulta une augmantation significative des importations de biens de consommation. Ces évolutions sont représentées dans le tableau ci-dessous:
| Année |
1977 |
1980 |
1981 |
1982 |
1983 |
1984 |
1985 |
1986 |
1987 |
1988 |
1989 |
1990 |
1991 |
1992 |
| Exportations de biens | 12338 | 11831 | 20452 | 21507 | 17087 | 14175 | 7171 | 11916 | 10709 | 13081 | 19305 | 18415 | 19279 | |
| Exportations pétrolières |
11693 |
11491 |
20168 |
21150 |
16726 |
13710 |
6255 |
10755 |
9673 |
12037 |
17993 |
15802 |
16343 |
|
| Exportations de biens non-pétroliers |
524 |
645 |
340 |
284 |
357 |
361 |
465 |
916 |
1161 |
1036 |
1044 |
1312 |
2613 |
2936 |
| Importations de biens |
16553 |
10888 |
13138 |
12552 |
18027 |
14729 |
12005 |
10585 |
11085 |
10608 |
13448 |
18330 |
23941 |
21150 |
| Balance des services |
-3781 |
-3885 |
-2139 |
-2167 |
-3122 |
-2772 |
-2645 |
-1741 |
-2001 |
-1970 |
-2324 |
-3148 |
-4300 |
-4780 |
| Balance courante | -2435 | -3446 | 5733 | 358 | -414 | -475 | -5155 | -1170 | -1869 | -2691 | -2173 | -9826 | -6741 |
En ce qui concerne la structure géographique des importations, le changement le plus marquant provient de l'effondrement des importations d'origine américaine. Les importations en provenance des nouveaux pays industrialisés augmentèrent, ainsi que celles en provenance de "petits" pays industrialisés (Belgique, Autriche,...) Les pays islamiques et ceux du tiers-monde gagnèrent également des parts de marché, mais essentiellement en tant que points de transit.
En ce qui concerne les exportations, le régime avait instauré un taux de change préférentiel pour les exportations non-pétrolières (afin de réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole), ainsi que des contrôles stricts (afin de s'assurer que les devises rentrent dans les caisses du gouvernement). Malgré cela, les exportations non-pétrolières ont diminué jusqu'au milieu des années '80. La situation s'améliora entre 1986 et 1990, et les exportations doublèrent en 1991 lorsque les régulations sur le taux de change des exportations non-pétrolières furent abrogées. La structure de ces exportations resta, néanmoins, identique: les tapis en tête, suivis des pistaches...La part des biens industriels se mit cependant à croître à partir de 1987 ( surtout le cuivre, le fer, et l'industrie chimique). L'Allemagne et, dans une moindre mesure, l'Europe de l'Ouest, furent les destinations privilégiées de ces exportations. Néanmoins, après l'Allemagne, la Turquie et les Emirats Arabes Unis devinrent les premiers marchés à l'exportation de l'Iran.
Cependant, les comptes extérieurs de l'Iran, tant courants qu'en capital, restèrent largement déficitaires. Ce qui entraîna, à la longue, une crise de balance des paiements. Cette crise n'est certainement pas innocente dans le marasme (carrément la stagflation) actuel que connaît l'Iran.