Le chaos et l'accession des Kadjars au pouvoir (1722 - 1796)


Les Kadjars dans le chaos (1722-1796)


Les Kadjars dans le chaos (1722 - 1796)

A. LA CONQUETE AFGHANE - MAHMOUD SHAH (1722)

1722 : Victime d'un mauvais coup de son "cousin" le Khan des Chameliers Faht Ali Khan, chef des Bergers, a dû se réfugier chez les nomades Yamouts (une tribu turcmene, vivant pres de la Caspienne, au nord-est de la Perse d'alors). Pendant ce temps, sous la conduite de leur chef Mahmoud,les Afghans pillent le pays et s'emparent du trône. Seul le 3e fils du Shah a pu s'enfuir...

Faht Ali Khan,réussit à reconquérir Astarabad et vole au secours de l'heritier du trone. Il l'installe sur le trône sous le nom de Tahmasp III Safavide. En remerciement, le chef Kadjar est nommé régent. Faht Ali Khan va organiser des relations diplomatiques avec la Russie, avec l'Empire Ottoman, mener une guerre incessante contre les Afghans...

B. NADER SHAH ET LA DYNASTIE AFSHARE (1722-1749)

Il était une fois un turc Afshar, nommé Nader, qui commandait une petite armée de pillards. Il demande un jour à Faht Ali Khan de le rejoindre sous les murs de Mashad. Ce dernier accepte, puisque Afshars et Kadjars se doivent de contribuer au maintien de l'Empire Séfévide et se rend au siège en compagnie du souverain Séfévide. Ce dernier, qui a toujours ete eleve dans le comfort et dans le luxe, est vite seduit par le cote mauvais garcon, aventurier, et bagarreur le Nader Afshar . Ca tombe bien, car Nader a d'autres ambitions... Il passe alors ˆ l'action et, avec l'aide du sempiternel Khan des Chameliers, fait assassiner Faht Ali Khan le 11 octobre 1726. Le souverain Séfévide lui fera édifier un dôme d'émail bleu qui se dresse encore aujourd'hui à quelques lieues de Mashad, à Khadj Rabbi.

Le Shah mourra peu après dans des circonstances très bizarres et probablement pas trop naturelles. Nader Afshar fait alors monter le Prince héritier, alors âgé de 8 mois, sur le trône : Abbas III Séfévide. Au bout d'un petit mois, Nader en a assez et se fait lui-même élire Shah par tous les chefs de tribus rassemblés à Mughan (Azerbaijan) pour l'occasion. Les Kadjars s'enfuient alors chez les Yamouts...

En exil, l'héritier Kadjar Mohammad Hassan Khan est élevé par sa mère selon les rudes moeurs turcomanes, mais néanmoins traité comme le Prince qu'il est. Pour les Yamouts, il ne fait aucun doute qu'il est l'hértiter légitime du Trône de Perse. En 1739, sa mère le marie à une de ses cousines du clan des Bergers, Fatemeh (pour la petite histoire: fille d'Eskandar Khan-e Kadjar Qoyunlu, soeur de Mohammad Khan, lui-même père d'Amir-e Kabir Soleiman Khan). De cette union, naîtra un premier fils le 14 mars 1742, dans la maison du Seiyed Mofid-e Astarabadi, Agha Muhammad Khan, qui sera couronné Shah un peu plus de 50 ans plus tard (un peu de patience..;les détails suivent..). Ensuite naîtra Djahan Souz, qui deviendra l'ami et un des plus fideles alliés de Muhammad Agha Khan.

En 1744, Mohammad Hassan Khan marche sur les traces de feu son père : il reprend Astarabad et se lance dans une campagne de guérilla féroce contre Nader Shah Afshar . Ce dernier mourra d'ailleurs assassiné en 1747 de la main d'un espion Kadjar. Lui succèdera son neuveu Adel Shah Afshar , qui a hérité de la folie de son oncle mais non de son génie. La guérilla continue de plus belle, et au cours d'une expédition dans le Khorassan - sur les terres personnelles d'Adel Shah - Agha Muhammad Khan est capturé et emmené en otage au palais royal de Mashad. On raconte qu'il était soumis, avec d'autres otages, à l'autorité d'un gouverneur sévère. Un jour qu'il jouait aux osselets, ce gouverneur arrive. Tous les enfants de s'enfuir, sauf le Kadjar. On lui demande pourquoi il est resté, s'il n'avait pas peur? La réponse fuse : "Les fils de rois ne doivent pas avoir peur ". Ces propos sont immédiatement rapportés à Adel Shah, qui décide de faire assassiner le rejeton. Un ami bienveillant explique alors qu'un otage est une chose sacrée, et que si ce gamin veut être roi, eh bien, il suffit de l'empêcher de fonder une dynastie. Il sera donc...émasculé ! En fait, on ne lui enlèvera que les testicules. Le phallus - il y serait resté sinon - lui sera laissé. Après ce jour, Agha Muhammad Khan, le Khan châtré, ne sera plus jamais le même : mutilé, impitoyable, incapable de sentiments, il ne songera plus qu'à se venger ! Et la vengence viendra, à la mesure de la torture infligée, comme on le verra dans ces pages. Mais le règne d'Adel Shah ne dure qu'un an : en 1748, son frère Ibrahim Shah Afshar le renverse, et lui fait crever les yeux.

Agha Muhammad Khan en profite pour retrouver son père à Astarabad. Mais, entre-temps, la famille s'est agrandie : outre ses deux épouses légitimes, Fatemeh, du clan des Bergers (mère de Agha Muhammad Khan et de Djahan Souz) et Zahra, du clan des Chameliers (mère de Morteza et de Mostafa), Mohammad Hassan Khan a deux concubines : une Kurde, qui a mis au monde trois garçons, Djafar, Mehdi et Abbas, et la fille d'un marchand d'Ispahan, mère de Reza et d'Ali. Fatemeh et Zahra se détestent cordialement : laquelle des deux sera la mère de l'héritier ? Un petit arbre généalogique des Kadjars à cette epoque eclairera le lecteur sur les forces en présence:

Mais Astarabad n'a pas le monopole du changement: à Mashad, la capitale des Afshars, les choses bougent aussi: il y a au palais un autre fils de Nader Shah Afshar , âgé de 15 ans, Shahrock Shah Afshar , de surcroît Safavide par sa mère, qui a l'appui d'un ex-général de Nader Shah. C'est trop d'atouts pour un seul homme : Ibrahim est donc renversé, et Shahrock devient le 4e souverain Afshar en moins de 2 ans ! Mohammad Hassan Khan décide de se rallier à lui. Il en est récompensé puisque nommé gouverneur d'Astarabad et de Gurgan (bref, il dirige le Mazanderan). Shahrock se montre raffiné, compétent,...Mais hélas : son protecteur, l'ex-général, doit se rendre en ambassade à Herat. Le parti des clercs en profite pour tirer de l'ombre un obscur cousin Afshar, fils d'un docteur de la loi islamique et Safavide lui aussi par sa mère. Le 31 décembre 1749, ce dernier renverse son cousin Shahrock, lui crève les yeux et se fait couronner sous le nom de Soleiman II Shah Afshar . Son règne dure 40 jours : le temps que le général rentre d'Herat et lui règle son compte.

Mais ceci a un effet bénéfique sur les Kadjars : dans le chaos qui suit cette affaire, Mohammad Hassan Khan rassemble derrière lui tous les Kadjars et se fait nommer Roi indépendant du Mazanderan et du Guilan : c'est la première fois qu'un Kadjar accède aux plus hautes fonctions. Mais il leur faudra encore 50 ans pour maîtriser - enfin - toute la Perse et devenir Empereurs. En attendant, Mohammad Hassan Khan nomme son héritier : Agha Muhammad Khan-e Qajar Qoyunlu, au grand dam de la branche des Chameliers (Devehlu) !

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C. KADJARS ET ZENDS (1749-1796)

  1. L'accession des Zends au pouvoir (1749-1759)
  2. La régence de Karim Khan Zend (1759-1779)
  3. Les Zend s'entre-déchirent pour le pouvoir
  4. Le règne d'Ali Morad Khan Zend et le retour des Kadjars (1779 - 1784)
  5. La succession d'Ali Morad Khan et l'avènement d'Agha Muhammad Khan Kadjar au pouvoir (1784-1789)
  6. Un trône pour deux: Loft Ali Khan Zend contre Agha Muhammad Khan Kadjar (1789 - 1796)

1. L'accession des Zends au pouvoir (1749-1759)

Dans le reste de la Perse, d'ailleurs, c'est aussi le chaos : Azad l'Afghan tient l'Azerbaijan ; et puis il y a le dénommé Ali Mardan qui vient - c'est une manie - brandir un nouveau pantin Safavide ! Cet Ali Mardan ne sera jamais une menace : son lieutenant Karim Khan Zend se rebelle contre lui, fait restaurer le pantin Safavide et se fait nommer Régent. Qui est donc cet obscur Zend ? Mohammad Hassan Khan est furieux de son usurpation et lui déclare la guerre. Les opérations tournent mal et le chef Kadjar se retrouve assiégé dans sa forteresse d'Astarabad.

Il est une anecdote pendant ce siège qui montre bien le caractère extraordinaire de son fils aîné, Agha Muhammad Khan. Un jour qu'il avait 13 ans, ce dernier, alors chargé de l'intendance et du rationnement, découvre que son frère et concurrent direct Morteza avait volé les rations supplémentaires de 2 femmes enceintes. Malgré sa haine pour son frère et les pouvoirs qui lui sont conférés, Agha Muhammad Khan demande à son père ce qu'il convient de faire ? Le Khan opte pour le châtiement.

Toujours pendant le siège, Emineh, la mère de Mohammad Hassan Khan, meurt : on avait trouvé de la nourriture et fait un fabuleux festin pour déprimer les assiégeants, ce que le vieux ventre affamé d'Emineh n'a pu supporter. Cela met le chef Kadjar hors de lui: il rassemble les tribus Gourkhanes et Yamoutes, et se lance à la poursuite de l'armée Zende, qu'il met en déroute : Karim Khan Zend se réfugie à Chiraz en catastrophe. Le Kadjar vole alors de succès en succès. Il écrase un chef de guerre Ouzbek qui s'était emparé de Mashad en 1754, puis Azad l'Afghan en 1756 et 1757. Mohammad Hassan Khan se rend alors maître de l'Azerbaijan. Puis du Karabagh au printemps suivant. Agha Muhammad Khan est nommé gouverneur de Tabriz. Le pantin Safavide se rallie alors du côté du Kadjar, qui va assiéger l'armée Zende à Chiraz et Ispahan en 1758

Donc, vers 1760, les Kadjars contrôlent - pour le compte des Safavides - la moitié de la perse !

Mais le Khan des Chameliers, Hossein Khan-e Kadjar Devehlu, beau-frère de Mohammad Hassan Khan profite des campagnes de son beau-frère pour prendre Astarabad et conclure une alliance avec le Régent, Karim Khan Zend. La bataille décisive entre les deux prétendants au trône a lieu près d'Ashraf, dans le Mazanderan, en 1759. L'armée des Kadjars est battue. Mohammad Hassan Khan est tué. Agha Mohammad Khan et son frère Djahan Souz parviennent à s'enfuir chez les Yamouts, où ils sont bien vite capturés. On les envoie, accompagnés de leur tante Khadidjeh, à la Cour de Chiraz en 1766 avec la tête embaumée de leur père comme cadeau d'allégeance.


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2. La régence de Karim Khan Zend (1759-1779)

Mettons les choses au point : après la bataille de 1759, le prétendant Zend devient de facto Shah d'Iran, même s'il préfère garder le titre de régent (vakil). Il s'appelle Karim Khan Vakil-e Zand, descendant de la branche Lak de tribus kurdes. Il ne mourra pas avant...1779. Il établit sa cour à Chiraz, où il entretient toute une troupe d'otages, dont notre ami Agha Muhammad Khan, et son frère cadet Hossein Qoli Khan (alias Djahan Souz). Il épouse la belle Khadidjeh, qui devient donc Khadidjeh Begum. Le Shah, un despote éclairé connu pour sa gentillesse, traite les otages Kadjars avec gentillesse et respect. Il a fait enterrer la tête de Mohammad Hassan Khan avec tous les honneurs royaux et il permet à ses fils de sieger en ses assemblées, et demande conseil à Agha Muhammad Khan, qu'il appelle "Piran du Gouvernement" . Quant à Hosein Qoli Khan, il est nommé gouverneur de Damghan en 1769.

Mais Khadidjeh Begum, elle, est malheureuse à la Cour de Shiraz. A un moment, il est question que sa fille, Bibi Khanom, épouse le fils du régent, Rahim Khan-e Zand. Cependant, Zeinab, la soeur de l'intéressé met tout son poids dans la balance pour que cela n'arrive pas. Tant et si bien qu'elle parvient &agreave; ses fins: Bibi n'épousera pas le prince Rahim! A la place, pour l'humilier, on lui donnera un Zend de bien moindre rang: Ali Morad Zend, qui servait comme officier dans l'armée (mais ce plan va se retourner contre ses auteurs: attendez qu'on vous explique plus bas comment Ali Morad deviendra Roi...). Au rang des humiliations, il faut mentionner que le Regent avait prévu de nommer Agha Muhammad Khan Kadjar gouverneur d'Astarabad. Tout était prêt pour la cérémonie d'investiture, mais au dernier moment, un ministre conseilla au régent de ne pas renvoyer le lion dans sa forêt natale...

En 1771, Hossein Qoli Khan (alias Djahan Souz) se marie avec une cousine Kadjare, fille de Mohammad Khan-e Qajar Ezz od-Dinlu. Ils ont un fils la même année : Fath Ali Khan. Vu qu'on l'avait appelé du nom de son arrière-grand-père, il fut surnommé "Baba Khan". Le bonheur sera malheureusement de courte duree: en 1775 , 3 yamoutes assassinent Hossein Qoli Khan (Djahan Souz) au cours d'une banale escarmouche, près de Fandarask (aujourd'hui Ramyan, à 60 km au nord-est d'Astarabad ).

Mais voila: nous sommes en 1775 et le Régent, qui est en place depuis 1759, vieillit. Il commence à tomber malade. En plus, cerise sur le gateau, il ne se trouve aucun héritier digne de ce nom. De fait: après sa mort, ce sera le chaos, attendez quelques lignes ! L'hiver 1779 est horrible et le Régent est de plus en plus malade. On le presse de se désigner un héritier, mais lui, qui ne s'était même pas cru digne de régner en son propre nom (il est toujours régent), comment pourrait-il songer à fonder une dynastie ...? Zeinab (la fille de Karim Khan, celle qui avait deja fait capoter le mariage de Bibi Khanom quelques lignes plus haut) y voit clair : Agha Agha Muhammad Khan Kadjar est un prétendant sérieux. Il est sous la protection du Régent, dumoins tant que cleui-ci est en vie...On vous laisse donc imaginer les plans qui sont ŽchafaudŽs: il y a tant de facons de disparaitre...

Mais Khadidjeh Begum n'est pas née de la dernière pluie! Ce que vous avez compris, elle l'a compris aussi, et depuis longtemps! Elle s'Žtait liée d'amitié avec le page Soleiman. Ce dernier servira donc d'intermédiaire avec son neuveu pour mettre un stratagème au point et contrecarrer les plans de Zeinab. Agha Muhammad Khan irait chaque jour à la chasse avec ses gens, et rentrerait par la porte Nord, où l'on voit la fenêtre de la Begum. Si la lumière est éteinte, tout est OK. Sinon, il ne faut pas rentrer, surtout pas!

Le Régent Karim Khan Zend, s'éteint le 3 mars 1779. Agha Muhammad Khan chassait alors le faucon à Maharlu, un très beau lac salé qui abrite nombre d'espéces d'oiseau à une trentaine de kilomètres au sud-est de Chiraz. Informé du drame grace au stratagŽegrave;me, il ne revient pas à Chiraz, mais fuit à Ispahan avec une suite de 14 cavaliers, où il arrivera 3 jours plus tard. Le 10 mars 1779, il arrive au sanctuaire de Abd-ol-Azim (dans la ville de Rey, a 10 kms au sud de Teheran), où il accomplit son pélérinage et demande l'aide divine pour la mission qu'il allait entreprendre : débarasser le Perse des Zend. La veille, il eut une rencontre dans le district de Varamine avec Mirza Mohammad Khan et d'autres Khans Kadjars Devehlu (Chameliers), qui depuis longtemps vouaient une haine féroce aux Kadjars Qoyunlu (Bergers) et ne parlaient de ces derniers qu'en terme de sang et de revanche. Agha Muhammad Khan expliqua qu'il regrettait cette inimité et cette hostilité au sein d'une famille en si grand danger. Les attitudes changèrent, et il fut accepté avec joie. Puis, Agha Muhammad Khan se rendit au Mazanderan, où ses demi-frères Morteza et Reza n'acceptent pas sa royauté: c'est contre eux qu'il devra livrer sa première bataille le 2 avril 1779. Le Mazanderan sera donc la première province à tomber sous sa domination...

Pendant ce temps, Khadidjeh Begum devait assurer sa propre survie. Pour cela, il lui fallait un protecteur Zend. Elle se souvient alors d'Ali Morad Zend, l'époux de Bibi Khanom. Elle le juge le seul homme d'envergure de toute la famille Zende : ni trop important, pour ne pas être impliqué dans les querelles de succession, ni trop médiocre: il n'aurait pas le poids de la sauver. Elle a fait le bon choix, puisque le capitaine Zend est nommé gouverneur d'Ispahan.


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3. Les Zend s'entre-déchirent pour le pouvoir

Vu le nombre impressionnant de Zends qui vont apparaître en ces quelques pages, nous conseillons au lecteur de consulter ici l'arbre généalogique de cette famille au XVIIIe siecle.

a) La régence de Zaki Khan

Il faut savoir que Karim Khan Zend avait 4 fils : tout d'abord, Mohammad Rahim Khan, mort en 1777 à l'âge de 18 ans. Le second était Abu'l Fath Khan. Le troisième et le quatrième étaient respectivement Mohammad Ali Khan et Ebrahim Khan. Abu conclut un accord avec Nazar Ali Khan, et les fils de Sheikh Ali Khan ainsi que 12 autres khans Zend et en fit ses partisans . Quant à Mohammad Ali Khan, il se lia avec le cousin germain de son père, Zaki Khan, et ils rassemblèrent des troupes au palais d'Enderun-e Kuchek. Après quelques combats, Abu se vit assiégé dans la citadelle. La mère de ces enfants turbulants intervint alors pour conclure un accord : les deux frères seraient proclamés conjointement Rois, et Zaki régent.

Entre alors en scene Sadeq Khan-e Zand. Il s'agit d'un cousin de Karim Khan, et c'est aussi l'oncle d'Ali Morad,...Vous vous souvenez, le petit capitaine Zend qui avait épousé Bibi Khanom puis Khadidjeh Begum ? Sadeq Khan avait été envoyé à Bassorah pour mater une bande d'arabes irakiens turbulents en 1778. A la mort de son cousin Karim, il rassemble ses troupes à Bassorah et marche sur capitale. Arrivé à proximité, il installe son camp en-dehors de la ville en envoie son frère Jafar Khan dans la ville pour s'assurer la sympathie des nouveaux maîtres (pour rappel, le triumvirat Mohammad Ali Khan + Abu'l Fath Khan + Zaki Khan). Peine perdue : l'émissaire revient au camp dépité, et les soldats désertent en masse sous le poids des menaces de Zaki Khan. Sadeq Khan s'enfuit alors à Kerman en compagnie de Mohammad Hasan Khan-e Sistani, seigneur de Bam. Zaki Khan lance des soldats à leurs trousses, mais ceux-ci sont défaits en route.

Pour en revenir à lui, Ali Morad était le fils de la soeur de Zaki Khan, et le neuveu de Sadeq Khan. Il était marié, rappelons-le encore une fois, avec deux Kadjares (Khadidjeh et Bibi Khanom). Faché avec son oncle, il rejoint Abu'l Fath pour se faire muter ailleurs, sous prétexte qu'il y a des troubles à Ispahan et Qom. Abu le nomme alors général d'une puissante armée et l'envoie dans ces régions. L'ordre remis, il pique sur Téhéran et imagine d'ourdir une révolte contre Zaki Khan. Mais la réputation de cruauté de Zaki Khan est là... Arrivé à Qom, il réalise que toute son armée est morte de peur face à l'obstination et la cruauté de ce dernier. il faut r&eagrave;agir: dans le sanctuaire de Qom, il passe un accord avec les nobles de son année pour refuser d'obeir à Zaki Khan. Il marche ensuite sur Ispahan pour faire entendre le tonnerre de la révolte. Lorsqu'il apprend cela, Zaki Khan, hors de lui, sort sans délai de Chiraz et envoie aux gens de la ville : "Tous les hommes qui ne viendront pas prendre les armes à mes côtés, sauf les marchands et les diplomates, seront punis". Tous les émirs, tous les seigneurs viennent le rejoindre à Bagjah, 10 km au nord de Chiraz. L'armée se met en route pour punir les insurgés. Arrivé à Izadkhvast (aujourd'hui Samirom, 100 km au sud d'Ispahan), Zaki Khan apprend que Ali Morad, non content de contester son pouvoir, avait rattrapé en route le trésor d'Ispahan, que l'on ramenait à Chiraz (justement, pour le mettre à l'abri). Fou de rage, il ordonne que les habitants du village soient pillés et massacrés. Mais c'était sans compter sur Ali Khan-e Mafi , chef de la tribu kurde des Mafi, qui vient le poignarder dans son sommeil.

b)  L'éphémère règne d'Abu'l Faht Khan (1779)

L'usurpation de Zaki Khan n'aura duré qu'une centaine de jours. Le jour de sa mort, le 8 juin 1779, à l'initiative du maire de Chiraz, Mirza Mohammad, Abu'l Fath Khan-e Zand fut proclamé Shah. Jeune homme, Abu passe sa première nuit de règne à s'enivrer en compagnie de jolies jeunes femmes. Dès le lendemain, avec la gueule de bois, il délaisse les affaires du pays. Malgré les conseils, il passe alors de plus en plus de temps à boire. Arrive alors le prince Sadeq Khan Zend de tantôt, qui n'est évidemment plus en fuite, et qui vient promettre allégeance au nouveau Shah. Au passage, il lui conseille de se calmer. Peine perdue : il se fait jeter. Alors, les notables, les nobles, les généraux supplient le prince Sadeq Khan de prendre le pouvoir. Mais il reste fidèle, jusqu'au jour où Abu est vraiment trop intoxyqué : Sadeq le fait jeter en prison en lui rappelant que : "Lorsque le valeureux Koshrow devint trop saoul, un coup de vent inattendu fit tomber la couronne de sa tête". Le règne d'Abu aura duré 70 jours ! Le souverain déchu sera aveuglé et assigné à résidence dans un des palais de la ville.


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4. Le règne d'Ali Morad Khan et le retour des Kadjars (1779 - 1784)

A la destitution d'Abu'l Fath, Ali Morad assume publiquement sa succession. Il nomme alors Aqa Baqer-e Khorasghani gouverneur d'Ispahan, sa capitale.

Une première fissure allait apparaître dans l'hégémonie Zend: les Afshars veulent reprendre le pouvoir. Dhu'l-Feqar Khan-e Afshar, un lointain descendant de Nader Shah Afshar, avait rassemblé une armée et occupait Qazvin. Apprenant cela, Ali Morad Shah Zend se rend là-bas, explose les insurgés à Khelkhal et fait couper la tête de l'Afshar.

Comme on l'a vu ci-dessus, Agha Muhammad Khan Kadjar s'était emparé du Mazanderan quelques mois plus tot, en avril 1779. Les Zends, trop occupés par leurs divisions et autres guerres de successions internes, avaient laissé souverain Kadjar en paix. Mais Ali Morad Shah Zend , qui a fait l'unité autour de sa personne, décide d'assoir son pouvoir sur l'entièreté du pays. Il nomme Mahmud Khan, fils d'Azad l'Afghan, au titre de commandant en chef de l'armée et l'envoie dans le Mazanderan. La bataille tourne à son désavantage et l'armée kadjare obtient une victoire décisive : Mahmud regagne Téhéran en fugitif.

Les Kadjars règlent leurs comptes et contre-attaquent

Agha Muhammad Khan, après cette victoire, ne voit plus d'obstacle à son règne : il divise son armée en plusieurs départements, chacun devant conquérir une province particulière. Le Kadjar s'installe à dans le mazanderan, à Barforush (aujourd'hui Babol, à 30 km au nord-est de Amol) avec ses neuveux Fath Ali Khan et Hossein Qoli Khan, et leur mère et s'y proclame Roi.

Mais, dans cette configuration,Reza Qoli Khan, le frère cadet d'Agha Muhammad Khan, se retrouve sans royaume. Comme cela le contrarie fort, il attaque alors Barforush avec une troupe de mercenaires recrutés dans le Larijan. Ils encerclent rapidement la maison d'Agha Muhammad Khan, et tirent dessus. Le chef Kadjar se réfugie dans l'immense cheminée de la cuisine et y résiste plusieurs heures. Reza a alors l'idée lumineuse d'allumer un grand feu. Ne voyant aucune issue possible, Agha Muhammad Khan se rend, tout couvert de suie. Le chef Kadjar est esuite emmené au port de Bandar-e Pay, sur la Caspienne, où il s'installe, espérant un miracle.

Et ce miracle, il a un nom: c'est un autre frère d'Agha Muhammad Khan, dont on a déjà parlé: Morteza Qoli Khan, le no 2 des Kadjars, installé à Astarabad. Au récit des ´vénements de Barforoush, il avait piquié une colère tout ce qu'il y a de plus noire. Sur le champ, il avait rassemblé une puissante armée (en gros, tous les turcomans disponibles), et s'eétait mis en route le 1 janvier 1781 pour délivrer son frère. Les troupes de son frere Reza Qoli Khan sont &ecrute;crasées. Ce dernier s'enfuit dare-dare à Bandar-e Pay offrir des excuses à Agha Muhammad Khan, lequel lui dit d'aller se faire voir. Il s'enfuit alors à Ispahan, pour rentrer au service d'Ali Morad, où on lui dit aussi d'aller se faire voir. Il continue donc jusqu'à Chiraz, pour offrir ses services à Sadeq Khan, où on lui dit encore d'aller se faire voir. Sans ressources, il va se cacher dans le Khorassan, où il mourra quelques temps plus tard.

Mirza Faridun, Haji Khan et Aqasi Khan remettent alors le chef Kadjar sur son trône de province, et placent leur armée, forte d'environ 4.000 hommes, à sa disposition. Morteza Qoli Khan fait féliciter le nouveau souverain, mais, mal conseillé, essayera quand-même de lui piquer son trône. Il ne gagnera aucune bataille. Mais Agha Muhammad Khan, dans sa gratitude, lui accordera quand-meme comme fief tout l'est du Mazanderan.

Lorsqu'Ali Morad apprend que, non content d'avoir défait ses armées et d'etre venu à des dissidences internes, le chef Kadjar s'était proclamé Roi de tout le Mazanderan et de la région d'Astarabad, son sang ne fait qu'un tour! Il nomme Amir Guna Khan commandant en chef de l'armée et l'envoie à la conquete du Mazanderan. En chemin, celui-ci se rallie les mercenaires du Larijan. La bataille a lieu près de Sabza Meidan : c'est un nouveau succès Kadjar, et Agha Muhammad Khan étend son royaume aux pentes sud de l'Elbrouz, et pousse même jusqu'aux limites du Dasht-e Kavir (le célèbre désert de pierre).

Fin décembre 1781, Agha Muhammad Khan part à Astarabad renouveller ses alliances avec ses frères, ses neuveux et les émirs Kadjars. Un peu plus tard, au printemps 1782, il lance une campagne contre Rasht et le Guilan. Hedayatollah Khan, gouverneur du Guilan, se sachant en position d'infériorité, n'essaie même pas de résister: il abandonne tous ses trésors et s'enfuit à bord d'un bateau sur la Caspienne, direction Shirvan, près de Bakou. Agha Muhammad Khan envoie son frère Jafar Qoli Khan conquérir Khamsa, tenue par Ramazan Khan-e Zand, un pion au service d'Ali Morad, et une armée de troupes Lores. La bataille a lieu près de Rey, et les Kadjars sont vainqueurs : Jafar envoie les crânes des morts et les prisonniers à son frère. Sur sa lancée, Jafar s'attaque à Qazvin, bien décidé à en découdre avec son gouverneur Moula Verdi Khan-e Dhu'l Qadr. Mentionnons ici que les Dhu'l Qadr formaient avec les Kadjars et les Afshars l'Ordre des Quizilbash (bonnets rouges), pillier du pouvoir Safavide, de l'ancien régime. Après quelques escarmouches, la ville est prise, et Moula Verdi Khan est fait prisonnier. La Cour se déplace alors près de Soltanya, ville d'Azerbaijan fondée par les Mongols - dont les Kadjars se réclament - et qui fut la capitale des Ilkhanides. Zenjan sera également ajoutée aux possessions d'Agha Muhammad Khan. A l'approche de l'hiver, la Cour quitta Soltanya pour le climat plus clément du Mazanderan.

Durant l'hiver 1782, on décide de gater Fath Ali Khan, le neuveu de Muhammad Agha Khan, agé alors de 11 ans: on lui donne en mariage non pas une, mais deux épouses: s'une part la fille de Jafar Khan (pour la petite histoire, lui-même fils du célèbre émir Qader Khan-e Arab-e Ameri-ye Bestami), et d'autre part, la fille de Fath Ali Khan-e Qajar Devehlu, le chef des Chameliers.

Au printemps 1783, les op&eacuts;rations militaires reprennent: Agha Muhammad Khan quitte le Mazanderan pour s'attaquer à Rey et en finir avec Ghafur Khan-e Tehrani, gouverneur de la région. Il met le siège autour de Téhéran. Mais, comme l'été approchait, l'air de la ville devint mauvais, et une épidémie atteint le camp Kadjar. Agha Muhammad s'en retourna alors chez lui, sans avoir pris la ville.

En résumé, la Perse en 1782 présentait le visage suivant: Ali Morad Zend - s'étant débarassé de Sadeq Khan - règnait alors sur toute la Perse, sauf le Mazanderan et le Guilan (aux mains des Kadjars), le Khorassan (aux mains de Shahrock Afshar, ce petit-fils de Nader Shah dont nous avons vu qu'il avait été aveuglé dans les années 1740 par Soleiman II) et l'Azarbaijan (aux mains des émirs kurdes de la tribu des Shaqaqi).

Au printemps 1784, après avoir passé l'hiver à Ispahan, Ali Morad Zend rassemble une armée de 12000 hommes. Il élève son fils de 15 ans, Cheikh Veis , au rang de général et l'envoie dans le Mazanderan et à Astarabad. Ali Morad lui-même accompagnera l'armée jusqu'à Téhéran. A la nouvelle de l'arrivée des Zend, tous le nobles de l'armée Kadjare passent à l'ennemi. Voyant cela, Agha Muhammad Khan se barricade à Astarabad et fait renforcer les défenses de la ville. Sheikh Veis établit son pouvoir sur tout le Mazanderan. Le frère félon d'Agha Muhammad, Morteza Qoli Khan, s'en va lui aussi promettre allégeance au Sheikh Veis.

Ali Morad Khan Zend, jubilant à Téhéran, envoie Zaher Khan-e Zand, neuveu par sa mère de Zaki Khan, et toute une troupe de Bakhtiars - en tout, 8000 guerriers supplémentaires - pour conquérir Astarabad. Mais pour arriver plus vite dans cette ville, le général décide de couper par un défilé très étroit, la faille de Golbad. Apprenant cette donnée stratégique, Agha Muhammad Khan Kadjar envoie un de ses plus fidèles généraux, Hamza Soltan-e Anzani-ye Astarabadi prendre le défilé, et ainsi couper le ravitaillement et les communications des assiégeants. La famine se répandit dans le camp Zend. Agha Muhammad Khan sortit alors avec toute son armée, et pulvérisa les assiégeants. Zaher Khan tenta de s'enfuir dans le désert de Gurkan - mieux connu sous le nom de Désert des Tartares - mais fut rattrapé par des cavaliers turcomans, et ramené à genoux devant Agha Muhammad Khan, qui ordonna "qu'on le coupe en fines lamelles " (sic). Tous les fuyards furent poursuivis. En tout, il y eut plus de 10.000 morts.

Le 14 novembre 1784, Agha Muhammad Khan prend la tête de son armée et fond sur le Mazanderan où il explose les 7000 hommes de garde d'Ali Morad, dirigés par Mehr Ali Khan et Haji Reza Khan-e Faharani. Les généraux et les fuyards, incapables de défendre Sari, vont se réfugier chez Sheikh Veis. Ce dernier, n'ayant rien fait d'autre au Mazanderan qu'opprimer et piller, ne fait pas confiance aux autochtones pour assurer sa défence et s'enfuit dare-dare le 23 novembre 1784 à Téhéran, sans livrer bataille. Les généraux en question sont alors exécutés par Ali Morad, parce qu'ils avaient fui sans livrer bataille.


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5. La succession d'Ali Morad Khan et l'avènement d'Agha Muhammad Khan-e Kadjar au pouvoir (1784-1786)

a) Shah Baqer

Ali Morad Zend, qui est maintenant furieux, rassemble quelques milliers de soldats et les renvoie dans le Mazanderan, sous le commandement de son cousin germain, Rostam Khan. Mais cette armée est défaite par Jafar Qoli Khan, le fidèle frère de Muhammad Agha Khan. Les survivants ont si peur de la colère d'Ali Morad Khan qu'ils décident de rentrer directement à Ispahan. Mais le beglerbegi (gouverneur) de la ville, Baqer Khan-e Khorasgani leur ferme les portes de la ville, si bien qu'ils devront passer l'hiver en rase campagne, dans le froid et la neige.

Après ces événements, Ali Morad Khan, de moins en moins ravi, somme son demi-frère Jafar Khan Zend, alors dans le Kurdistan, d'aller remettre de l'ordre en Azerbaijan, où la révolte grondait depuis un petit temps déjà. Sans combattre, il remplit sa mission et rentre à Ispahan, via Hamadan. Informé de ces événements, Ali Morad Zend, qui venait de tomber très malade, donne congé à l'armée. Jafar Khan Zend, apprenant la maladie de son frangin, décide de marcher sur Ispahan, pour lui succéder. Ali Morad confie Téhéran à son fils Sheikh Veis et, malgré sa maladie, marche à la rencontre de Jafar. Mais il mourra en route, le 11 février 1785 C'est alors que Baqer Khan-e Khorasgani , le gouverneur d'Ispahan (qui vient de ne pas laisser rentrer l'armée Zende dans sa ville quelques lignes plus haut), décide de prendre le pouvoir, fort d'une armée de 5000 hommes. Il monte sur le trône avec un faste particulier, et se fait appeler Shah Baqer. Quatre jours plus tard, ce sont les canons de l'armée de Jafar Khan Zend qui tonnent sur les hauteurs de la ville. Apeuré, Shah Baqer offre une large somme à ses soldats et les envoie sur le front. Mais ces derniers, après avoir quitté la ville par une porte, rentrent une heure plus tard par une autre, bientot suivis par 6000 guerriers de Jafar Khan. Shah Baqer s'enfuit, blessé, pour être rattrapé 2 jours plus tard à Dudasht, 70 kms à l'est d'Ispahan. Jafar Khan Zend avait, a ce moment, déjà effectué une entrée victorieuse dans la ville, et s'était fait proclamer Shah.

A ce moment, Agha Muhammad Khan, sentant son heure venue, quitte le Mazanderan sans l'ombre d'une hésitation. Arrivé à Téhéran, fief de Sheikh Veis, les habitants lui ferment les portes et lui font savoir que Jafar était monté sur le trône à Ispahan, qu'ils entendaient se comporter en serviteurs loyaux du Shah, mais qu'ils obéiraient à quiconques monterait sur le trône. Le Kadjar, beau joueur, accepte la proposition et lè le camp, direction Ispahan. Apprenant cela, Jafar Khan Zend réfléchit... Pour finir, il ordonne à son armée de se préparer. Il envoie d'abord son oncle maternel Najaf Khan Zend à la rencontre des Kadjars. Arrívé en face de leur camp, à Qom, il s'enfuit sans livrer bataille. Jafar Khan envoie alors 7000 cavaliers à la rencontre des Kadjars, sous le commandement d'Ahmad Khan, fils d'Azad l'Afghan. Agha Muhammad Khan décide de ruser: il fait croire à l'armée Zende qu'il prend la fuite, pour en fait la prendre de revers. Bref, les Kadjars obtiennent un net succès ce jour-là à Kashan. Comprenant sa situation, Jafar Khan Zend ne dîna même pas ce soir-là : il abandonna les insignes royaux, sa mère, ses soeurs, ses servantes et même un narguilé incrusté d'or, pour s'encourir à Chiraz avant le lever du soleil. Le lendemain, Agha Muhammad Khan et l'armée Kadjare prennent possession d'Ispahan. Deux mois plus tard, Agha Muhammad Khan lance une grande expédition vers l'ouest, pour en finir avec Ahmad Khan-e Afghan et ses alliés Bakhtiars. Ayant soumis les rebelles, il nomme gouverneur d'Ispahan ce bon vieux Baqer Khan, qui croupissait en prison depuis son coup d'Etat. Le 2 septembre 1785, l'armée Kadjare part à l'assaut de Teheran, envoyant Manjun Khan-e Pakuzi, un kurde, comme avant-garde. ce dernier prend la ville tout seul et la Cour des Kadjars vient s'y installer.

Le dimanche 12 mars 1786, un Kadjar s'installait enfin sur le Trône du Paon: Agha Muhammad Khan, obscur prince rebelle d'une tribu turcomane liée à l'ancien régime Safavide devenait Agha Muhammad Shah. Mais il n'est qu'auto-proclamé, et il lui faudrait encore batailler 10 ans pour que plus personne n'ose contester sa suprématie !

b) La lutte entre Jafar Qoli Khan Kadjar et Jafar Khan Zend (1786-1789)

Lorsqu'arriva à Chiraz la nouvelle de l'accession au trône d'Agha Muhammad Khan, Jafar Khan Zend prit les armes, rassembla 22 000 fantassins et cavaliers , et marcha sur Ispahan. Baqer Khan-e Khorasgani, le gouverneur de la ville (toujours le même), se réfugia dans la citadelle de Tabaruk, qui fut investie par les assaillants la 13 novembre 1786. Baqer Khan fut mis à mort et sa famille exilée à Chiraz. La ville fut confiée à Mirza Jani-ye Shirazi, mieux connu sous le nom de Fasa'i, petit-fils du Seyyed Ali Khan-e Allama-ye Shirazi, plus simplement appelé Madani.

Jafar Khan Zend laissa alors Mir Veis Khan à Ispahan avec une garnison, envoya Haji Ali Qoli Khan-e Kazeruni prendre Qom et Kashan, et s'en alla lui-même régler leur compte aux gens d'Hamadan. A son arrivée, Esma'il Khan - le gouverneur d'Hamadan - prit la fuite. Arrivèrent alors les Garagozloo, dirigés par Mohammad Hossein Khan-e Garrusi et Ali Khan-e Khamsa'i, qui infligèrent une défaite aux Zends. Jafar Khan s'en retourna alors à Ispahan.

Lorsque Mohamad Hasan Khan-e Arab-e Ameri, gouverneur de Jandaq entra en rébellion lui aussi, Jafar envoya Haji Ali Qoli Khan-e Kazeruni pour le punir. Mohamad Hasan subit alors une défaite et dut se réfugier dans sa citadelle de Jandaq. Haji Ali lui promit alors par décret solennel la vie sauve, la sécutité de ses biens, et une escorte jusqu'à Ispahan. Mais, arrivé à Ispahan, Jafar le fit jeter en prison. Ce qui conduisit Haji Ali à fromenter une révolte : un décret est une chose sacrée, et sa violation est un grave crime.

Bref, bientôt Jafar Khan Zend voit tous les nobles du Fars se tourner contre lui. Entendant cela, Agha Muhammad Khan quitta Téhéran avec son armée pour reprendre Ispahan. Il n'y eut pas de combat : Jafar Khan Zend s'enfuit à Chiraz dans la nuit (NDLR : il a l'habitude, maintenant). Muhammad Agha Khan laissa son frère Jafar Qoli Khan à Ispahan avec 6000 hommes de garnison et s'en alla mater Ali Khan-e Khamsa'i qui était entré en rébellion. L'affaire fut réglée en quelques jours et la Cour Kadjar se retira à Téhéran en grande pompe, après un court séjour à Zenjan.

Arrivé à Chiraz, l'indécrottable Jafar Khan Zend envoya alors Abd-or Razzaq Khan-e Kashi à Kazerun pour soumettre Haji Ali qui, comme on vient de le voir s'était révolté contre l'ordre Zend. Un firman solennel lui promettant l'immunité, ce dernier - qui ne retient pas bien les leçons de l'Histoire - se rend à Chiraz, où il se voit jeté en prison de manière inexcusable.

A la fin de l'été, Jafar Khan Zend se retire du côté de Kazerun pour 3 mois. Il nomme alors son frère Mohammad Khan Zend général (sardar) et l'envoie punir la tribu Lore des Mamassani, qui vivaient à une soixantaine de kms de là. L'ordre étant rétabli, Mohammad Khan revint à Kazerun et marcha avec Jafar sur Behbehan, cette fois pour punir le désobéissant Sheikh Ghazaban, de la tribu arabe des Bani Ka'b (qui vivait près de Bagdad jusqu'en 1756), gouverneur de Falaha et de Mohammara (aujourd'hui Khorramshar, sur la rive Perse du Shatt-el-Arab). Ils pillèrent la région et profitèrent du voyage pour punir aussi le Ja'iki Bakhtiar. Jafar passa ensuite tout l'hiver à Behbehan.

Le 26 mars 1787, Jafar quitta Behbehan pour Chiraz. Quelques jours plus tard, il eut un coup de paranoïa, et emprisonna son frère, le Seyyed Morad Khan et toute une floppée de Khans zends. En prison, ils retrouvèrent notre vieille connaissance
Haji Ali.

Jafar Khan Zend, décidément bien décidé à punir la terre entière, part en ce début de printemps peler un oeuf avec Taqi Khan, gouverneur insubordonné de Yazd. Arrivé à Abarqush, il envoya son frère en avant-garde. L'insurgé Taqi Khan demanda alors de l'aide à son copain Amir Mohammad Khan-e Arab-e Zangui, gouverneur de Tabas, dans le Khorassan. Il prépara en outre sa bonne ville de Yazd pour le siège, et se retrancha derrière ses fortifications. Comme prévu, le siège fut mis. Mais alors arriva Amir Mohammad Khan, fort d'un millier de cavaliers, qui mit en déroute les troupes Zendes : l'armée se dispersa en toutes directions, abandonnant là son artillerie. Recueillant cela, Amir attrapa la folie des grandeurs, décréta qu'il allait devenir le maître du monde, recruta une armée de 4000 hommes, et fonça vers Ispahan. Jafar Qoli Khan Kadjar, frère d'Agha Muhammad Khan, partit à sa rencontre, le défit, et mit ainsi la main sur toute l'artillerie Zende.


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6. Un trône pour deux: Loft Ali Khan Zend contre Agha Muhammad Khan (1789 - 1796)

  • a) La montée sur le trône de Loft Ali Khan Zend
  • b) Loft Ali Khan Zend contre Agha Muhammad Khan Kadjar
  • c) La fin de Loft Ali Khan Zend
  • a) La montée sur le trône de Loft Ali Khan Zend

    Arrivé à Chiraz en octobre 1787, Jafar Khan Zend déclare que son frère Mohammad Khan est la cause de l'échec de la campagne d'été et nomme son fils Loft Ali Khan Zend au titre de Jahanbani ( = Batisseur du Monde ? ). Se prenant toujours pour le punisseur ultime, il envoie son nouvel héritier avec un détachement punir le général fautif dans le Lorestan. Les dirigeants Lores, au sein desquels Nasir Khan-e Lari et Mohammad Khan se réfugient dans la citadelle de Lars, sise su sommet d'une haute montagne. Au bout de 4 mois de siège, la citadelle tombe et Nasir est ramené à Chiraz. Tout le Fars est aux mains des Zends.

    Au printemps 1788, Agha Muhammad Khan s'installe à Ispahan et envoie son neuveu Fath Ali Khan à la conquête de Yazd, pendant que lui-même s'occupe de Gandoman et Kushk-e Zard, histoire de régler leur comptes à ces turbulents Qashqa'i. Ceux-ci s'enfuirent dans le désert, dépassés par les événements (les Zends leur cherchaient des noises aussi). La Cour Kadjar migra alors à Mashad-e Morgab (l'antique Pasargades, qui renfermerait le tombeau du Roi Salomon, ou du héros légendaire Jamshid), à 80 kms au nord de Chiraz, espérant que Jafar Khan Zend, voyant la menace Kadjare à ses portes, renonce à usurper la royauté . Mais, en plein territoire Zend, l'hositilité des habitants était trop violente, et Agha Muhammad Khan retourna s'installer à Ispahan, où l'attendait Fath Ali Khan qui avait pris Yazd et défait Taqi Khan. On ordonna alors à Ali Qoli Khan de rester là avec ses 4000 hommes de garnison, et la Cour Kadjar se retira à Téhéran.

    En octobre 1788, Jafar Khan Zend rassemble ses forces et marche sur Ispahan. Ali Qoli Khan envoie Nasrollah Khan-e Garagozloo à Qomesha avec un détachement de 1000 cavaliers, qui se font balayer par l'armée de Mohammmad Khan Zand, alors rentré en grâce. N'ayant pas reçu de son frère l'ordre de défendre la citadelle, Ali Qoli se replie sur Kashan. 2 jours plus tard, Jafar Khan fait une entrée triomphale, alors qu'Agha Muhammad Khan était déjà en route pour lui reprendre la ville. A la simple nouvelle du départ de son rival, Jafar Khan leva le camp et s'enfuit à Chiraz. Après avoir ré-investi la ville, le chef Kadjar s'en retourna à Téhéran.

    Début décembre 1788 Jafar Khan Zend envoie son fils Loft Ali Khan punir Baqer Khan (un autre!), gouverneur de Galladar, sur le Golfe Persique. Il devra également punir les Sheiks de la tribu Al-e Haram. Il n'y aura pas de combat, ces braves gens s'étant enfui dans le désert.

    Pendant ce temps, à Chiraz, la cohorte des prisonniers de Jafar Khan Zend cherchaient à s'évader. Ils avaient gagné l'amitié d'un gamin, qui leur apporta un beau jour une scie. Ils scièrent donc les barreaux de la prison et s'évadèrent pendant la nuit. Le lendemain matin, 23 janvier 1789, Jafar Khan Zend, qui était malade parce qu'une de ses épouses essayait de l'empoisonner, entra dans une rage folle en apprenant la nouvelle. Il sauta de son lit, donna un grand coup de poing à Shah Morad Khan ainsi qu'à ses frères, et il commença à leur casser la figure. C'est alors qu'entra Ebrahim Khan Zend, le fils d'Esmail Khan Zand. Jeune et inexpérimenté, le Prince avait un stick de polo en main. Il leva ce stick et l'écrasa sur le crâne dégarni du souverain. Celui-ci fut brisé, et le souverain en question tomba au sol, inanimé. Alertés par le bruit, Seyed Morad Khan - le père de Shah Morad Khan - et ses autres frères, Veis Morad Khan et Yari Khan, accompagnés de l'ami Haji Ali Qoli Khan-e Kazeruni (qui, rappelons-le, croupissait en prison depuis l'été 1786) se jetèrent sur le souverain, et l'achevèrent à coup de briques, de chandelier, de stick de hockey...Ils lui coupèrent ensuite la tête et la jetèrent par la fenêtre de la citadelle. Les émirs du Fars désignèrent Seiyed Morad Khan pour remplacer Jafar sur le trône.

    Lorsqu'il apprit la nouvelle,
    Loft Ali Khan, qui se trouvait alors près du détroit d'Ormuz, ne fit qu'un bond : il rassembla en toute hâte une armée et fonça vers l'ouest. Shah Morad Khan fut envoyé à sa rencontre. Mais, en route, ce dernier fut trahi par ses officiers , qui le mirent aux fers et le portèrent à Loft Ali Khan. La peine capitale fut prononcée. Les deux armées firent alors leur jonction et marchèrent sur Chiraz.

    Pendant ce temps, à Chiraz, le 6 mai 1789, le maire de la ville Haji Ebrahim, le Grand Vizir Mirza Mohammad Hossein et leurs alliés se rebellèrent contre leur maître par affection pour Loft Ali Khan. Si bien que ce dernier put faire une entrée triomphale dans la ville le 8 mai 1789. Le seul survivant du coup d'état sera cet éternel Haji Ali, qui commence a avoir l'habitude d'être du mauvais côté ! Quelques jours plus tard, Loft Ali Khan Zend monte sur le trône : il a 33 ans !

    Loft Ali Khan est un Prince courageux et cultivé. A ses côtés, on retrouve sa cousine et épouse Maryam. Il y a aussi son destrier Ghorran, un demi-sang arabe, rapide comme l'éclair. Ce soir-là, le nouveau Shah reçoit un illustre visiteur, l'anglais Sir Harford Jones.

    b) Loft Ali Khan Zend contre Agha Muhammad Khan Kadjar

    1. Les premières batailles

    Agha Muhammad Khan Kadjar, lorsqu'il apprit la confusion qui régnait à Chiraz, rassembla son armée et partit à la conquête du Fars. Arrivé à Khosrav-e Shirin, la nouvelle de la fin tragique de Seiyed Morad Khan lui parvint. Il fit alors installer son camp le 25 juin 1789 dans la plaine du Hezar, à Beiza, c'est-à-dire 30 kms de Chiraz. Le lendemain, il emmena quelques milliers de cavalliers dans la plaine de Dinkan, 10 kms au nord de Chiraz. Loft Ali Khan Zend vint à sa rencontre avec une troupe de 20 000 soldats. Lorsque les combats commencèrent, un groupe de soldats de l'armée Kadjare se rendit à l'ennemi et apprirent à Loft Ali Khan que Jafar Qoli Khan Kadjar était resté à Beiza, avec une moitié de l'armée Kadjare. Le Zend, en valeureux général, emmena avec lui 2000 cavaliers et fondit en moins de temps qu'il ne faut pour le dire sur Beiza. Mais grâce à la bravoure de Jafar Qoli Khan, l'armée Kadjare, surprise, fit mieux que tenir bon : elle infligea une défaite à ses assaillants. Mohammad Khan Zend, oncle de Loft Ali Khan, qui était également impliqué dans cette attaque-surprise, s'enfuit à toutes jambes dans le Shulestan, chez les Mamassani, tribu de sa mère. Cette fuite acheva de démoraliser les troupes Zendes, qui se dispersèrent alors en tous sens. Loft Ali Khan parvint par miracle à se réfugier à Chiraz. Agha Muhammad Khan Kadjar installa son camp à 2 kms de Chiraz et y resta 10 semaines, jusqu'au 7 septembre 1789. Cet été-là, la France avait déjà changé de régime....

    2. La famille Kadjare s'agrandit

    En cette auguste année 1789, le Ciel donna à Fath Ali Khan, neuveu d'Agha Muhammad Khan 5 fils :

    • Mohammad Ali Mirza, né en janvier 1789 d'une esclave géorgienne (il faut savoir que les Persans appréciaient beaucoup la beauté des femmes géorgiennes).
    • Mohammad Qoli Mirza, né en mai 1789 de la fille de Mohammad Khan-e Kadjar, l'oncle maternel d'Agha Muhammad Khan.
    • Mohammad Vali Mirza, né en juin 1789 d'une concubine d'Ispahan, qui se verra par la suite attribuer le titre de Taj-od-Doula (Couronne de la Dynastie).
    • Abbas Mirza, dont nous reparlerons longtemps, héros mythique de la Dynastie, né en août 1789 de la fille de Fath Ali Khan-e Kadjar Devehlu (nous avons déjà mentionné leur mariage), Assieh Devehlu.Ce prince sera dès sa naissance déclaré héritier du trône par son grand-père.
    • Hossein Ali Mirza, né le jour du Festival des Sacrifices, c'est-à-dire le 1 septembre 1789, de la fille de Jafar Khan, le fils de Qader Khan-e Arab-e Ameri-ye Vali Bestami (ouf !)

    Notons que tous les petits-neuveux de Muhammad Agha Khan portent le nom de Mirza: il s'agit en fait d'un titre qui signifie officiellement descendant du Prophète par les femmes, mais dont je pense qu'il est utilisé dans le sens de Prince.

    3. La fin du preux Jafar Qoli Khan-e Kadjar

    Jafar Qoli Khan Kadjar, le fidèle et valeureux frère d'Agha Muhammad Khan Kadjar, commandant en chef de l'armée, a montré pendant des années une grande bravoure au service de son Shah de frère. Il se considère donc comme successeur légitime, et attend un signe de son frère sur cet héritage. Mais, plus le temps passe, et moins les signes espérés arrivent. Ces dernières années, il en était venu à considérer que le dirigeant ne voudrait que de son neuveu Faht Ali Khan comme successeur. Lorsqu'il fut quasi-sûr de son fait, son zèle au service de la cause Kadjare se mit à faiblir. Apprenant la campagne en Azerbaijan, il ne montra aucun intérêt, provoquant par là même l'ire de son frangin. C'est alors que les cousins maternels de Jafar, Mohammad Zaman Khan et Mohammad Khan-e Qajar Ezz od-Dinlu, vinrent chez lui pour l'emmener - avec les garanties d'usage - chez son frère. Là, ils jurèrent de leur innocence et accusèrent leur cousin de convoiter le trône. Il aurait même passé un accord secret avec les Khans du Khorassan ! Agha Muhammad Khan Kadjar, la mort dans l'âme, demanda alors à des officiers de sa garde spéciale d'occire son frère. Cela fut fait le soir même. Jafar Qoli Khan aura vécu de 1751 à 1791.

    Ceci est une version "officielle", et elle est difficile à avaler: pourquoi Jafar Qoli Khan, le frère et plus fidèle allié d'Agha Muhammad Khan aurait-il si souvent risqué sa vie auparavant et se serait-il, d'un coup, mis à conspirer ? Ca ne tient pas la route ! Voici une autre version: Agha Muhammad Khan voulait fonder une vraie dynastie, à l'égal des Safavides par exemple. Pour cela, il fallait à tout prix éviter de vaines guerres de succession qui auraient affaibli tant la famille que le pays. Dans ce but, il avait nommé son héritier, et il n'allait pas tarder à fixer des règles de succession très strictes - son fameux yasa: " Tout souverain Kadjar doit avoir pour première épouse une Kadjare, et seul un fils né de cette mère Kadjare peut régner ". Jafar Qoli Khan avait légitimement droit à une part du gâteau, tant il s'était montré exemplaire par son courage et sa loyauté. Agha Muhammad Khan craignait qu'à sa mort, Jafar ne prenne le pouvoir. Il avait maintes fois dit à Faht Ali Khan, le Prince Héritier, de se méfier. Il lui avait demandé, aussitôt qu'il monterait sur le trône, de faire exécuter Jafar Qoli Khan. Mais Faht Ali Khan, s'il est un valeureux guerrier, est également un poète, et Agha Muhammad Khan avait compris que son héritier ne ferait pas exécuter Jafar Qoli Khan. Alors, pour garantir le succès de son projet et la pérennité de sa dynastie, la mort dans l'âme, il se resolut à faire ce que son héritier ne voudrait pas faire...

    Jafar Qoli Khan, il est vrai, venait de demander - pour la première fois de sa vie - une faveur: le gouvernement d'Ispahan. Pour le tester, Agha Muhammad Khan lui avait refusé ce gouvernorat, et l'avait envoyé diriger une bourgade de province à la place: Jafar Qoli Khan, loyal jusqu'au bout, se tait et accepte. Prétextant la réconciliation et une nomination au poste de Gouverneur d'Ispahan, Agha Muhammad Khan fit venir son frère Jafar à Téhéran. Le lendemain, il l'envoya avec Faht Ali Khan visiter les derniers embellissements du Palais Royal. Pendant qu'ils passaient dans un endroit obscur des jardins, deux gardes retinrent l'attention du Prince Héritier tandis que des soldats égorgeaient Jafar Qoli Khan... A la vue du cadavre de son frère, le meilleur et le plus loyal des hommes qu'il ait connu et qu'il conna”tra jamais, le souverain Kadjar explose de douleur. Ses yeux, injectŽs de sang et de larmes, lancent des flammes. Il fait venir son neuveu et l'oblige à contempler l'horreur. Il lui hurle dessus, lui expliquant que c'est pour pallier sa mollesse de qu'il a du se charger d'une telle monstruosité, et lui montrant combien de sang il aura fallu verser, jusqu'où il aura fallu aller, pour qu'il rène un jour.. "

    Quoiqu'il en soit, au printemps 1791, Fath Ali Khan, le Prince Héritier et neuveu d'Agha Muhammad Khan fut nommé sardar (i.e. général) de l'armée d'Irak. On lui ordonna de veiller sur le Fars et Ispahan, pendant que son oncle s'occuperait de l'Azerbaijan. Le souverain ira s'installer à Tarom, et Soleiman Khan rétablirait l'ordre dans la région d'Ardebil, sur la Caspienne. Il s'agissait surtout de punir Sadeq Khan-e Shaqaqi : sa bonne ville de Sarab sera transformée, par le feu, en sarab (mirage) ! Agha Muhammad Khan alla ensuite s'installer plus au nord, sur la rive de l'Araxe, histoire de montrer aux russes qui était le nouveau maître à bord...

    4. Loft Ali Khan revient à la charge


    Mais
    Loft Ali Khan n'a aucune envie de laisser les Kadjars en paix: il n'en peut plus à Chiraz et rêve de revanche. En ce printemps 1790, il rassemble donc toutes ses troupes et marche contre les Kadjars. Il passe plusieurs jours aux alentours de Chiraz, espérant que les Kadjars osent l'attaquer. Mais il finit par apprendre qu' Agha Muhammad Khan est retourné mettre de l'ordre dans la région de Khamsa, Zenjan et Qazvin, qu'il a au passage incendié Tabriz la rétive. Loft Ali confia alors le commandement de la ville à son frère Koshrow Khan, qui était encore un gamin. Par sécurité, il nomme quand-même Haji Ebrahim, le Grand Vizir, au poste de maire de Chiraz. En septembre, il se met en route vers Kerman. Il met le siège autour de la ville ; on lui offre 20,000 Tomans pour qu'il laisse la ville en paix. Il refuse, exigeant de rencontrer les nobles de la ville et surtout son gouverneur, le Seiyed Abu'l-Hasan Khan-e Kuhaki. Au lieu de faire cela, on renforça les défenses de la ville. Arriva l'hiver : la neige coupa l'approvisionnement des assaillants, et, fin janvier 1791, Loft Ali Khan se voit obligé de retourner en sa bonne ville de Chiraz. Ce qui encouragea Agha Muhammad Khan à aller ravager en paix l'Azerbaijan.[carte]

    5. Haji Ebrahim prend parti...

     

    Mais, pendant cette expédition à Kerman, une querelle avait éclaté à Chiraz entre le maire Haji Ebrahim, le commandant de la garnison Barkhudar Khan Zand et le gardien de la place Mohammad Ali Khan Zand pour une question de rang. Au retour de Loft Ali Khan, les deux Zend accusèrent Haji Ebrahim de trahison. Le souverain ne les suivit pas, mais son attitude envers le maire en fut affectée. Déjà, quelques temps auparavant, Haji Ebrahim avait fait acquitter un certain Mirza Mahdi, accusé du meurtre de l'ancien souverain, Jafar Khan. Sur ordre de la mère de Loft Ali et de Jafar, Mirza Mahdi avait quand-même été brûlé vivant un peu plus tard. Cela avait déjà mis un froid entre le roi et son vizir. Mais aujourd'hui il devenait clair que Loft Ali Khan attendait la première occasion supprimer son vizir. Plusieurs raisons l'en empéchaient encore : la grande popularité du maire parmi les habitants et le fait que toute l'infanterie soit commandée par les frères d'Haji Ebrahim sont probablement les gardes-fous les plus puissants. La maire se savait néanmoins voué, tôt ou tard, au poteau d'exécution. C'est pourquoi il décida de renverser l'ordre Zend.

    En aout 1791, Loft Ali Khan partit en campagne contre Ispahan, emmenant avec lui le fils ainé du maire et nomma Koshrow Khan régent. Haji Ebrahim convint alors de livrer la ville aux Kadjars. Il invita le commandant de la garnison et le gardien de la ville, ses ennemis, à un conseil administratif : c'était un piège et les deux princes Zend volèrent en prison sans effusion de sang. Le 26 aout 1791, il fit savoir à ses frères Abd-or Rahim Khan et Mohammed Ali Khan, en campagne dans le Fars avec le souverain, ce qui se passait et ceux-ci soulevèrent l'armée. Loft Ali Khan parvint à s'enfuir de justesse. Croyant Chiraz encore fidèle, il galope vers sa capitale. Arrivé à Abarj, il apprit les mauvaises nouvelle de là-bas. Courageux, Loft Ali arrive avec 300 cavaliers aux pieds de la citadelle, et fait demander au maire ce qui se passe. Ce dernier lui répond que ravir le trône, c'était le seul moyen pour lui de rester en vie , et que si lui aussi veut rester en vie, il ferait mieux de tenter sa chance dans un autre pays. Cela fit bien rire Loft Ali Khan qui, rejoint par 2000 de ses cavaliers, mit le siège autour de Chiraz dès le 2 septembre 1791. Haji Ebrahim fit alors savoir aux assiégeants que tous ceux qui avaient des biens à Chiraz devaient rentrer en ville, sans quoi ils seraient dépossédés de ces biens: en 3 heures, Loft Ali n'avait plus d'armée !

    Loft Ali Khan s'enfuit alors dans le Dashestan, le long du golfe persique, rejoindre son oncle Mohammad Khan, le gouverneur de Khesht. Haji Ebrahim lança des hommes à sa poursuite, Loft Ali les combattit avec ses 5 compagnons, comme il combattit Reza Qoli Khan , le frère de Haji Ali Qoli Khan-e Kazeruni (dont nous avons déjà parlé: il avait été général de Jafar Khan Zend, s'était révolté contre lui pour non-respect d'un décret solennel, ce qui l'avait envoyé en prison, et il avait par la suite collaboré à l'assassinat du Zend), et ses 1000 cavaliers. Lorsque son cheval mourut, il dut s'enfuir seul, à pied, dans la montagne et il fut sauvé miraculeusement par une patrouille de soldats de Kesht. Il se rendit ensuite à Bandar Reg, où il fut chaleureusement accueilli par le gouverneur Mir Ali Khan-e Hayyat-e Da'udi. Mais déjà Nasr Khan, le gouverneur de Bushehr, attiré par la prime, pressait 3000 hommes aux portes de la ville. L'armée de Loft Ali Khan était alors composée, en tout et pour tout, de 7 hommes (plus les défenseurs de la ville). Arriva alors Soltan Ali Khan-e Zand Hezara'i, tout droit sorti du désert avec 70 cavaliers. Mir Ali Khan avait lui aussi rassemblé ses amis. En tout, c'est une armée d'un petit millier d'homme qui défit ses 3000 assiégeants.

    Pendant ce temps, à Chiraz,
    Haji Ebrahim avait appelé Agha Muhammad Khan à l'aide. Ce dernier le nomma gouverneur du Fars et lui accorda le titre de Khan, de même qu'il nomma Mirza Reza Qoli Nava'i au poste de Chancelier de l'Empire (Monshi ol-mamalek) avec le titre de Soltan. On envoya le Seiyed Ali Khan-e Qazvini à Chiraz pour confisquer les biens des Zends et emmener leur famille à Téhéran. On ordonna enfin au prince Mostafa Khan-e Qajar Devehlu de rester à Abada, une ville entre Chiraz et Ispahan avec 4000 hommes au cas où...

    Mais
    Haji Ebrahim en voulait vraiment à Loft Ali : il rassembla 7000 hommes en les envoya dans le Dashestan contre le Zend : ce fut une catastrophe. A Kazerun, les troupes Kadjares se firent réduire en bouillie : 2000 prisonniers et les généraux aveuglés. Loft Ali Khan vint alors s'installer à une dizaine de kms de Chiraz. Haji Ebrahim prit alors des mesures pour défendre sa ville. Mais les quatre cinquièmes de l'armée recrutée à cette occasion exigeaient que si le Zend était détôné, il soit remplacé par un autre Zend. Le maire espérait bien mettre un Kadjar à la place, plutôt. C'est pourquoi, sous prétexte de passer les troupes en revue, il les fit déshabiller et désarmer par les citoyens, et les expulsa hors de la ville.

    Dépité,
    Loft Ali s'en alla prendre Zarkan, à 30 kms de là, fit fortifier la ville, et s'en retourna sous les murs de Chiraz. Il fit remettre à son ancien vizir le message suivant : "Nous désirons arrêter les hostilités. Nous promettons solennellement, et jurons sur le Saint Coran que nous sommes disposés à oublier ce qui s'est passé. Quant à vous, prenez en compte les bienfaits dont la dynastie Zend vous a fait profiter depuis si longtemps. Ouvrez les portes, pour que nous puissions vivre mieux qu'avant, ou bien envoyez-moi ma famille, qui est composée des enfants de votre bienfaiteur, pour que je puisse les enmener avec moi en Inde ou en Turquie ! " . Haji Ebrahim n'accepta aucune de ces propositions, en envoya Rabi Khan-e Marvdashti chez Mostafa Khan-e Qajar Devehlu, qui stationnait, comme nous l'avons vu, dans la région avec 4000 hommes. Celui-ci vint se placer avec son armée, dans le plus grand secret, juste à côté du camp des Zends. Pendant ce temps, Haji Ebrahim avait dit à Loft Ali qu'il lui ouvrirait la porte, le soir tombé. Le souverain vient avec 300 cavaliers et se rend compte qu'il s'agit d'un piège. Il s'encourut alors à toute allure vers sa nouvelle citadelle de Zarkan, pendant que son détachement se faisait tailler en pièces par l'armée Kadjare dans la plaine de Bajgah. Furieux, Loft Ali Khan rassemble toutes ses troupes, et fond sur l'armée Kadjare. C'est une catastrophe : 2000 soldats sont faits prisonniers et sont ramenés à Zarkan; les officiers volent en prison tandis que les soldats "privés" sont désarmés et renvoyés en Irak.

    6. La bataille de Chiraz (1792)

    Le 14 décembre 1791, alors qu'Agha Muhammad Khan tenait une audience sur son trône, il eut une attaque cardiaque et cessa soudainement de parler. Soleiman Khan Qajar, qui se tenait à côté de lui, s'inquiéta de la maladie et renvoya chez eux les courtisans. Il emmena le souverain dans son harem et fit venir Mirza Masih et Mirza Ahmad, des médecins d'Ispahan. Après qu'une nuit se soit écoulée, ils le soignirent en lui arrachant les cheveux de la tête et avec d'autres remèdes du même accabit. Lorsqu'on lui annonça la maladie et le rétablissement du Roi, Haji Ebrahim remit à Mirza Reza Qoli Nava'i et à Seiyed Ali Khan-e Qazvini des objets précieux des Zends, notamment une boite sertie de joyaux. Ils apportèrent à Téhéran la nouvelle de la défaite de Mostafa Khan et du malheur de Haji Ebrahim. Le souverain décida alors d'envoyer 7000 cavaliers supplémentaires à Chiraz, sous le commandement de son cousin Reza Qoli Khan-e Qajar Devehlu et de Jan Mohammad Khan.

    Informé de ces mouvements de troupes par ses collecteurs d'impôts, le brave
    Loft Ali, contre l'avis de ses conseillers, déclara : "Nous allons nous tenir en retrait. Lorsque cette armée sera entrée dans Chiraz et aura rejoint Mostafa Khan, nous les taillerons en pièce en-dehors de la ville, et nous finirons notre devoir d'un coup." . La-dessus, l'armée de Téhéran entra dans Chiraz en janvier 1792. Deux ou trois jours plus tard, c'est toute l'armée Kadjare, le corps principal et les renforts, plus encore les détachements recrutés dans le Fars par les frères d'Haji Ebrahim, Abd-od Rahim Khan et Mohammad Ali Khan qui s'aligne sous les murs de Chiraz pour affronter ses assaillants. En face, Loft Ali Khan est là avec une armée de 20,000 hommes. La bataille est féroce. Il y a beaucoup de morts, mais personne ne gagne : Reza Qoli Khan-e Qajar Devehlu est fait prisonnier, mais Loft Ali, dont les forces sont maintenant trop exangues et de surcroît menacées par le paludisme, est contraint de se replier sur Zarkan.

    Agha Muhammad Khan, bouleversé, se met en route au printemps pour le Fars. Il établit son camp le 5 juin 1792 à Shahrak, quelques kilomètres au nord de Chiraz. Loft Ali Khan décide alors de mettre sa famille à l'abri dans la forteresse de Rashmayan, près de Persépolis. Avec 3000 cavaliers, il marcha de nuit vers le camp Kadjar, pour tenter une attaque surprise. Mais les guetteurs le voient arriver et Agha Muhammad Khan envoie Ebrahim Khan-e Ashrafi-ye Mazandarani avec 300 cavaliers se cacher dans une vallée. A minuit, l'armée de Loft Ali passe dans la vallée : le commando les attaque. Loft Ali Khan, en personne, prend le devant de ses troupes pour répliquer : Ebrahim Khan est tué dans la bataille. Loft Ali peut continuer son chemin tranquillement. Il mit alors ses deux oncles paternels Abdollah Khan et Mohammad Khan-e Zand à la tête chacun d'un détachement et leur ordonna d'attaquer le camp Kadjar des deux côtés. Loft Ali s'occuperait d'entrer dans le centre pour créer une diversion. Agha Muhammad Khan avait décidé pour sa part de veiller toute la nuit. 30 à 40 cavaliers Zends commencèrent à semer la panique à côté du pavillon royal. Mirza Fathollah-e Ardelani quitta alors le camp Kadjar et vint trouver Loft Ali Khan pour lui expliquer que le Shah s'était enfui, que les soldats ne tiraient plus que pour se protéger, et qu'il valait mieux cesser les hostilités : dès que le jour se lèverait, on saurait que le Roi s'est enfui et le camp serait aux mains du Zend. Loft Ali Khan se rallia à cette offre généreuse et fit cesser les combats. Au lever du jour, lorsque le Shah lui-même appela à la prière et aux armes, tout le monde comprit qu'il était déterminé à se battre et en position de force : il ne restait plus que 1000 cavaliers avec Loft Ali Khan, qui décida alors de se replier.

    Agha Muhammad Khan nous livre, dans son journal, un commentaire éclairé sur cet incident : "
    Cette tentative audacieuse de Loft Ali Khan pour retrouver son pouvoir ne devrait pas être vue comme un acte de témérité, automatiquement vouée à l'échec. Ce Prince sait par expérience qu'au sein d'une armée composée comme celle qu'il a attaquée, la confusion, une fois introduite, peut devenir irrémédiable. Il sait également que dans l'état actuel de la Perse, l'opinion d'un grand nombre de chefs de tribus oscille entre lui et moi. Ces chefs, c'est une évidence, agissent toujours sur l'impulsion du moment : et comme le parti qu'ils prennent sera suivi aveuglément par leurs suivants, Loft Ali Khan était en droit de s'attendre à un succès qui tournerait les vents en sa faveur, et lui donnerait les moyens de terrasser ses ennemis avec les armes qu'eux-mêmes avaient réunis pour sa destruction.(...) A mon sens, 3 grands événements seulement méritent de passer à la postérité en ces temps troublés. D'abord, la politique de fermeté de Haji Ebrahim qui, aidé par une poignée de marchands, a maintenu l'intégrité de la ville de Chiraz au milieu des tribus hostiles du Fars. Ensuite, l'héroisme et l'audace de Loft Ali Khan qui avec un contingent de 500 hommes a osé attaquer une armée de plus de 30000 hommes ; et, enfin, le courage et la force que ce prince a montré en restant dans ses quartiers, calmement, alors que tout le monde s'enfuyait autour de lui."

    Loft Ali Khan prit donc la fuite, alors que le 21 juillet 1792, Agha Muhammad Shah entrait à Chiraz. Il tint une audience publique à l'issue de laquelle il ordonna à Mirza Mohammad Khan-e Larijani d'exhumer le corps de Karim Khan Zend et de l'emmener à Téhéran, pour l'enterrer au milieu du seuil du mausolée de Karim Khan de Téhéran. Il confirma également Haji Ebrahim Khan dans ses fonctions de gouverneur du Fars. Enfin, le 29 aout 1792 retourne à Téhéran avec tous les biens des Zends qui restaient encore à Chiraz. Au passage, il maria Zeinab, la fille de Karim Khan, à un muletier, le parti qu'elle avait jadis préconisé pour Bibi Khanom, la soeur du chef Kadjar.


    Mais en mars 1793, le souverain retourne dans le Fars. Il fait venir à lui
    Haji Ebrahim et les nobles ; il leur accorde des faveurs. Puis, il charge Jan Mohammad Khan-e Qajar de démanteler la citadelle de Chiraz, édifice de mortier et de pierres, qui avait autrefois été construite par Karim Khan Zend. On dit que, comme les techniques traditionnelles ne marchaient pas, on a dû faire appel à des tailleurs de...carrière ! Agha Muhammad Khan se fait également livrer les enfants des nobles du Fars en otages, y compris le fils d'Haji Ebrahim, Asadollah Khan, alors âgé de 9 ans. Tous ces gens furent envoyés à Qazvin. Le Shah, ses affaires réglées, s'en retourna le 23 aout 1793 à Téhéran.

     

    7. Loft Ali Khan Zend contre-attaque



    A Tabas,
    Loft Ali Khan apprit la destruction de la citadelle de Chiraz. Il partit immédiatement avec 300 cavaliers qu'Amir Hasan Khan, le gouverneur de Tabas, avait mis à sa disposotion. Mais Ali Naqi Khan, le fils du gouverneur Taqi Khan de Yazd, lui barrait la route avec 3000 soldats. Loft Ali Khan, qui était vraiment un très valeureux guerrier, enfonça les lignes ennemies. Le Zend s'en alla ensuite prendre la citadelle d' Abarquh.

    Mis au courant du retour du Zend,
    Agha Muhammad Khan dépécha son cousin maternel et chancelier Hosein Khan-e Qajar Qoyunlu. Ce dernier se rendit donc à Abarquh, pour apprendre que Loft Ali Khan avait confié la place à son oncle Nasrollah Khan, et que le Zend marchait sur Bavanat et Estahbanat, qu'il avait pris au passage la citadelle de Darab fief de Jafar Khan-e Darabi. Agha Muhammad Khan fit savoir qu'il se fichait pas mal de Abarquh, et que ce qui l'intéressait, c'était la tête de son rival. Hosein Khan se rendit donc à Chiraz, croyant que son ennemi allait y frapper. Mais il apprit en route que le Zend était entré à Niriz. Il part donc à marche forcée vers cette ville, à travers les montagnes. Il rencontre l'armée Zende près de Fasa : onze jours d'affilée, les deux armées se battent du matin au soir sans qu'on puisse déterminer un vainqueur. Finalement, à court de soldats, Loft Ali Khan s'enfuit à Kandahar demander l'aide du Roi d'Afghanistan, Timur Shah (règne : 1773-1793). Mais il apprit le décès de ce roi avant même de quitter l'Iran. Alors qu'il sombrait dans la dépression, il reçut des lettres lui assurant le soutient des gouverneurs de Bam et de Narmashir, 2 districts à l'est de Kerman. Ils mirent 1000 hommes à la disposition du Zend, qui partit prendre Kerman. Pendant que son oncle Asadollah Khan occupait les défenseurs d'un côté de la ville, il rentra discrètement de l'autre côte. En quelques heures, la ville fut soumise. Le zend s'empara du trésor, et se fit nommer Padishah (titre des Empereurs Ottomans).

    Agha Muhammad Khan bondit de son trône de Téhéran en entendant cela et partit immédiatement pour Kerman avec l'entièreté de l'armée Kadjare, résolu à en finir une fois pour toutes. Ils furent rejoints en route par l'armée de Haji Ebrahim. Fin mai 1794, le Shah met le siège autour de Kerman.

    Arrive alors l'incident suivant : le Shah tombe sur une pièce de monnaie gravée au nom de Loft Ali Khan. Sa rage en fut décuplée : il fit envoyer à Téhéran un message pour qu'on castre sur-le champ le jeune fils de loft Ali Khan, Fathollah Khan. Après 4 mois de siège, les troupes du Padishah n'en peuvent plus et livrent la porte aux Kadjars : 3000 soldats s'engouffrent immédiatement. Une bataille de rue s'engage alors, pendant laquelle le Zend fait à nouveau montre de toute sa bravoure. Il parvient à repousser les assaillants hors de la ville ! Mais quelques jours plus tard, c'est un des généraux du Zend, Najaf Qoli Khan-e Khorasani, qui livre la ville aux émirs Kadjars. Ce sont 12000 hommes qui s'engouffrent alors. Loft Ali Khan parvient in extremis à s'échapper.

    Le lendemain, lorsqu' Agha Muhammad Khan apprend cette fuite, il devient si fâché qu'il ordonne la destruction de la ville, que ses habitants mâles soient tués, et que les femmes et le enfants soient emmenés comme esclaves. Mirza Mohammad Ali Khan était, par exemple le scribe (monshi) de Loft Ali Khan. Il avait un jour écrit une lettre au Shah dans laquelle il avait utilisé un langage "abusif". Le Kadjar lui demanda : "Comment as-tu pu t'adresser à un personnage royal comme moi de cette manière ? ". La réponse, évidente : "J'étais au service des Zends et vous étiez très loin ". Le Shah ordonna qu'on l'aveugle et qu'on lui coupe les mains ! Il récitera, pour se consoler, des vers d'Hafez et de Saadi. Appitoyé, le Shah lui accordera une pension et lui permettra d'aller finir ses jours à Karbela, sous souveraineté ottomane.

    c) La fin de Loft Ali Khan Zend

    Pendant ce temps, en 24 heures, sur son cheval Ghorran, Loft Ali Khan avait réussi à rejoindre Bam, à 210 kms de là. Mais là, il est trahi par les siens : un corps de soldats Sistani encerclent son camp et lui demandent de se rendre. Seul, sur son cheval, il charge ses assaillants et les disperse. Mais quelqu'un fait tomber le cheval. Loft Ali Khan, blessé à la tête et à la main, se débat toujours, mais on finit par l'enchaîner et Mohammad Vali Khan-e Qajar Qoyunlu l'emmene devant le Shah. Agha Muhammad Shah savoure sa joie. Il emmène le Zend sur la terrasse du palais : on voit Mariam et ses enfants en contebas, entourés par un bande de soldats aux yeux ivres. Le Kadjar fait un geste et c'est la curée : on les dénude, on les viole, on les frappe...Et le Kadjar d'ajouter : "Si elles survivent, je les marierai à des valais". Puis, s'avançant vers une autre fenêtre, il montre les soldats ivres massacrant tout ce qui bouge. Instinctivement, le souverain Zend ferme les yeux. Pour lui apprendre à apprécier les spectacles, on lui crève alors les yeux. Puis on lui coupe les pieds et les mains. Puis, il ordonne à une brute qu'on saoule et qu'on drogue de le sodomiser devant le reste de ses sujets. Le projet du Kadjar est de promener le Zend partout avec lui, pour que personne ne songe plus jamais à usurper le trône. Mais la légende du Zend est encore trop forte : on le fait donc transférer à Téhéran et étrangler discrètement. Son corps sera enseveli juste sous le trône du Paon, pour marquer à jamais la domination Kadjare ! Agha Muhammad Shah fit alors retirer le nom royal de la famille Zend. Il est à ce moment le seul maître de la Perse. C'est le début de la dynastie Kadjare. Nous sommes en 1794. Mais il ne se fait pas encore couronner, nous verrons pourquoi.

    On raconte qu'un astrologue de Kerman avait prédit le jour et l'heure exacts de l'arrestation de Loft Ali Khan. Le Padishah l'avait fait jeter en prison, avec du pain et de l'eau pour tenir exactement jusqu'à l'heure théorique de sa libération : si il s'était trompé, il mourrait de faim. Il fut libéré par l'armée Kadjare !

    Pendant sa détention, Loft Ali Khan a enlevé de son bracelet 3 pierres précieuses, et en a fait don à son vainqueur. En fait, il s'agit de l' "Océan de Lumière" (39.1 g), la "Couronne de la lune" (27.6 g) et l' "Akbar Shahi" (18.4g), qui avaient été transmis à son ancêtre Karim Khan Zend par Muhammad Hasan Khan-e Qajar, le père d'Agha Muhammad Shah, qui lui-même les tenait de Nader Shah.

    Des Zends, il ne reste plus rien. Agha Muhammad Shah y a veillé personnellement. Quelques centaines d'hommes d'une branche cadette sont aujourd'hui caravaniers entre Qom et Aragh, et certains sont mêmes mariés à des princes Kadjars.


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    D. LES DERNIERS PREPARATIFS AVANT LE COURONNEMENT

    1. Assurer la pérennité de la dynastie...

    Depuis 1785, Agha Muhammad Shah était roi de facto. Il se fait appeler Shah, siège sur le trône du Paon, bat la monnaie, rend la justice...Pourtant, le souverain, sincèrement Shi'ite, ne se croit pas habilité à coiffer la tiare tant qu'il n'a pas rempli deux objectifs : fonder une dynastie, pour assurer la pérénnité du pouvoir , et abattre le pouvoir des féodaux, dont nous avons pu apprécier l'importance au cours des 50 ans de chaos qui viennent de s'écouler. Bref, il ne sera Empereur que s'il peut l'être sur le même territoire et avec les mêmes pouvoirs que les Safavides. Dans ce but, il a besoin d'agrandir son territoire et d'officialiser son héritier.


    Pour asseoir la dynastie, le souverain doit imposer son héritier désigné, son neuveu - qu'il a adopté et dont il a épousé la mère -
    Fath Ali Khan. Après sa victoire de Kerman, le Shah emmène son armée dans le Fars et fait une entrée triomphale à Chiraz le 24 novembre 1794. Un mois plus tard, le 24 décembre 1794, il confie le gouvernorat du Fars à Fath Ali Khan. On lui adjoint Mirza Nasrollah Aliabadi Mazanderani comme ministre des finances, Mirza Jani-yé Fasa'i comme conseiller privé, et bien sûr l'éternel Haji Ebrahim, qui reçut pour l'occasion le titre d'Etemad od-Doula, comme Grand Vizir.

    Pour éviter les guerres de succession, et ainsi assurer la pérennité de sa dynastie, Agha Muhammad Shah édicte en outre un yasa stipulant que " les souverains Kadjars doivent avoir pour première épouse une Kadjare, et seul un fils né de cette mère Kadjare peut régner  ".

    2. La première campagne de Géorgie

    La Géorgie [carte], jadis vassale de Nader Shah et des safavides avait repris son indépendance pendant les périodes troublées que nous venons de vivre, Pire encore : depuis 1783, le vieux roi Irakli II Bagration (Héraclius) reconnaît la suzeraineté de Catherine II, que Agha Muhammad Shah qualifie de "Diablesse du Nord". C'est pourquoi, une fois les affaires du Fars réglées, le Shah fait rassembler à Téhéran toutes les troupes de tous les émirs. On compte au moins 60000 cavaliers et un nombre encore plus impressionnant de fantassins. Seul l'Etemad od-Doula connaît le but véritable de ce rassemblement. Fin avril 1795, le Shah divise son armée en 3 parties: l'aile gauche ira à Moghan, Shirvan et dans le Daghestan ; l'aile droite foncera sur Erevan, et le Shah, à la tête des troupes du centre, attaquera la place de Shusha (Coucha), la forteresse la plus réputée du Karabagh, province située de part et d'autre de l'Araxe [carte]. Le gouverneur, Ebrahim Khalil Khan-e Javanshir refusa d'obéir au Shah, proclama son indépendance et rassembla une armée pour se défendre : il est écrasé en rase campagne. Amir Soleiman Khan-e Qajar Qoyunlu et Mostafa Khan-e Qajar Devehlu le poursuivent jusqu'à Shusha et construisent un bastion face à la forteresse. Le Shah, dès son arrivée, ordonna l'assaut. Ebrahim Khalil tenta bien une sortie, mais il se fit exploser. le lendemain, les nobles de Bakou vinrent présenter leurs excuses, et on leur pardonna. Quant à Ibrahim Khalil, le siège de sa ville dura du 8 juillet au 9 aout 1795. Il finit par se rendre, et offrir des otages au Shah, qui les accepta en échange de son pardon. La Cour quitta alors Shusha pour s'installer dans la région de Ganga. le Shah fit envoyer à Heraclius II Bagration (Herakli II Khan), gouverneur de Géorgie, le message suivant : "Shah Ismail Safavi était maître de la province de Géorgie. Du temps du roi défunt , alors que nous étions occupés à reconquérir les provinces de Perse, nous ne nous sommes pas avancés jusqu'à ces régions. Comme presque toutes les provinces perses sont aujourd'hui en nos mains, vous devez, conformément à l'ancienne loi, considérer la Géorgie comme un morceau de notre empire et apparaître devant Notre Majesté Impériale. Vous devez confirmer votre obéissance ; vous pourrez alors rester gouverneur. Si vous ne le faites pas, vous serez traité comme les autres ". La réponse fut décevante : Heraclius n'acceptait aucune autre domination que celle de Catherine II. Fou de rage, le Shah se rendit en personne à Tiflis (aujourd'hui Tbilissi), la capitale de la géorgie, à la tête de 50000 soldats. L'armée géorgienne est massacrée. les Bagration parviennent de justesse à s'enfuir dans les provinces de Khartil et de Khatetie. A Tiflis, on pille, on tue, toutes les églises chrétiennes sont rasées, les pretres massacrés, 15000 jeunes filles et jeunes garçons sont emmenés comme esclaves à Téhéran. Au bout de 9 jours, l'armée marcha sur Ganga. Javad Khan-e Qajar fut nommé gouverneur de la ville, alors que Mohammad Khan-e Qajar Zeyadlu était nommé gouverneur à Erevan. L'armée hiverna ensuite dans la plaine de Moghan, pour rentrer au printemps à Téhéran.

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    E. AGHA MUHAMMAD SHAH EST ENFIN COURONNE...

    Comme nous l'avons expliqué, le souverain régnait depuis longtemps, mais s'était toujours refusé à coiffer la tiare des Safavides, emblème de la royauté. Il disait toujours : "Aussi longtemps que toute la population de Perse n'obéira pas à mon pouvoir, je refuserai de m'estimer roi". Cette fois, au retour du Karabagh, tous les nobles, les émirs,...s'étaient rassemblés pour lui faire cette proposition : "Lorsque Votre Majesté avait refusé le titre de Shah, il était de Son intention d'éradiquer les rebelles et les ennemis des provinces de Perse. Grâce au ciel, tous les rebelles ont aujourd'hui rendu les armes, bien que la province du Khorassan reste insoumise. Si Votre Majesté daignait s'avancer jusqu'au seuil du mausolée de l'Imam Reza, l'eau de l'Oxus (aujourd'hui Amou Daria) pourrait être incorporée dans Son empire ". Le Shah répondit : "Si, comme vous le désirez, je pose cette couronne sur ma tête, cela vous sera pénible au début, vu que je n'aurai aucun plaisir à porter le titre d'Empereur tant que je ne serai pas un des plus grandioses souverains de ce pays ". Après une courte délibération, tous mirent la couronne d'or des Kayanides, rehaussée de perles et de cabochons sur sa tête. Suivit une grande fête, où le Shah distribua de la nourriture aux pauvres et ceint, comme le veut la coutume, le cimeterre de Shah Safi al-Dinh, fondateur de la dynastie Safavide. Il est vraiment, et définitivement Empereur de Perse.