MOHAMMAD SHAH QAJAR (1834-1848)


La guerre de succession: Farman Farma contre Mohammad Shah

Pour y voir plus clair:

[ arbre généalogique]

Faht Ali Shah, peu avant sa mort, avait nommé son petit-fils Mohammad Mirza au rang de Prince Héritier. Néanmoins, Farman-Farma, le frère du souverain, briguait lui aussi le trône. Mais il hésite et préfère rester à Chiraz pour le moment...

Entre temps, sous la pression des Britanniques (qui lui ont alloué un budget de 70,000 tomans) et des Russes, Mohammad Mirza rassemble une armée de 6000 fantassins, 3000 cavaliers et 100 pièces d'artillerie. Autant d' hommes disciplinés et bien entraînés, qui faisaient partie de l'armée d'Abbas Mirza. Il entre en grande pompe à Téhéran le 24 décembre 1834, et se fait couronner Shah le 2 janvier 1835.

Mais Farman-Farma ne fit qu'un bond à le nouvelle du couronnement de son petit-neuveu. Il s'en alla trouver son frère Shuja os-Saltaneh, et proclama l'indépendance de sa province, le Fars. Le nouveau Souverain, Mohammad Shah, envoya donc son frère cadet Firuz Mirza, accompagné de quelques officiers anglais, mater les insurgés. Sir Henry Lindsay, l'un des généraux anglais, mit en déroute l'armée de Shuja os-Saltaneh près d'Abadan.

A Chiraz, Farman-Farma refusa de fuir: l'option était trop déshonorante. Cependant, il envoya ses enfants (Reza Qoli Mirza, Timur Mirza et Najaf Qoli Mirza) et petits-enfants, avec toute sa fortune personnelle, à Bassorah, d'où ils gagnèrent Bagdad et puis Londres. Ils reviendront plus tard, mais seront retenus en captivité.

Le lendemain, c'est le boxon à Chiraz: Farman-Farma essaie de s'enfuir avec son frère Shuja os-Saltaneh, mais une bande de mousquetaires les retient prisonniers. Pendant ce temps, les habitants de la ville clament avec ferveur qu'ils n'accepteront aucun autre souverain que Farman-Farma. Ce qui oblige le prince à faire une apparition, vêtu d'habits de cérémonie, et à trôner en souverain sur le balcon de son palais, tandis que le maire, vexé, refusait de venir. Shuja os-Saltaneh le poursuivit alors, épée à la main, pour le tuer. Mais le maire se réfugia chez un imam, qui interdit un tel crime. Pendant ce temps, la foule avait investi la maison du maire et avait tout emporté, y-compris les portes et les colonnes...Un peu plus tard, ce sont les troupes loyalistes qui investissent la ville: Shuja od-Saltaneh et Farman-Farma sont alors envoyés à Téhéran sous bonne escorte. Shuja os-Saltaneh est aveuglé, sur ordre du Shah, tandis que son frère Farman-Farma tombe malade et meurt en quelques jours seulement.

Mohammad Shah s'installe au pouvoir

Mohammad Shah, dont plus personne ne conteste maintenant l'autorité, s'installe au pouvoir. Il se choisit un premier ministre au-dessus de tout soupçon: Haji Mirza Aghassi. Il nomme également son fils aîné Nasser ed-Dinh Mirza, Qajar par sa mère et entièrement Qoyunlu de surcroît, au rang de Prince Héritier.

En outre, Farman-Farma avait régné en monarque absolu sur le Fars depuis 1799: la province devait donc être complètement réorganisée...Elle sera confiée à Faridun Mirza, frère cadet du Shah, qui se verra décerner, pour l'occasion, le titre de Farman-Farma. Par la suite, nous l'appellerons Farman-Farma II.

[arbre généalogique]

La campagne d'Afghanistan

Avant de mourrir, Abbas Mirza préparait le siège d'Hérat avec en point de mire la conquête de l'Afghanistan. Son fils Mohammad Shah, après avoir assis son pouvoir, poursuivra les opérations.

Il mobilise donc toute l'armée de l'Empire, et prend la route de l'Afghanistan. Cependant, une épidémie de peste avait éclaté au Khorassan, et le Shah préféra postposer l'opération. La conquête de l'Afghanistan sera donc transformée en expédition punitive contre trois tribus turcomanes un peu trop turbulentes: les Yamoutes, les Tekke et les Goklen.

Le 21 mars 1837, au cours des fêtes de nouvel an ("Nowruz"), le Shah re-décide d'entreprendre la conquête de l'Afghanistan. Il réunit 80,000 hommes et 80 pièces d'artillerie, et reprend la route d'Herat. Il remporte victoire sur victoire, et vient finalement s'installer sous les murs d'Herat. Le 6 avril 1838, l'ambassadeur d'Angleterre - Sir John Mc Neill - vient trouver Mohammad Shah sous les murs d'Herat. L'Angleterre est inquiète: la chute d'Herat entraînerait la soumission de l'Afghanistan tout entier. La Perse aurait alors une frontière avec l'Empire des Indes. Londres préfererait conserver un non-état à ses portes ! Et, lorsque Kamran Mirza, le Prince-gouverneur de la cité envisagera de se rendre, il lui promettra monts et merveilles peur empêcher que la ville ne tombe aux mains du Shah de Perse.

Plus grave: Sir Mc Neill promit un jour au Shah d'aller négocier pour lui la reddition d'Herat avec Kamran Mirza, que Herat serait incorporée à son empire dès le lendemain. Arrivé à Herat, Mc Neill donna 10,000  tomans à Kamran Mirza et lui dit " Réparez vos fortifications pendant la trêve. Tenez encore 2 mois, notre flotte sera alors au large des côtes du Fars. Le Shah s'en ira combattre nos troupes avec toute son armée, et vous aurez la paix". Puis, Mc Neill retourna chez Mohammad Shah, lui expliquant qu'il n'y avait aucun espoir de prendre la ville. A ces mots, Mohammad Shah s'énerva très fort et renvoya l'ambassadeur de Sa Gracieuse Majesté à Téhéran.

Le Shah fit alors construire deux tours, plus hautes que les fortifications de la ville, et y fit hisser de l'artillerie. La ville fut alors bombardée nuit et jour, ce qui entraîna des dommages considérables.Un assaut fut donné, mais les troupes du Shah furent repoussées.

C'est alors que plusieurs navires de guerre britanniques s'installèrent autour de Bushehr. Leur équipage occupa l'île de Kark, et le général fit savoir que: "Si l'armée de Perse ne lève pas le Siège d'Hérat, nous nous verrons dans l'obligation d'occuper toute la côte du Fars, et même toute la province". Le Sah comprit vite que, même s'il avait les moyens d'expulser le corps expéditionnaire Anglais, cette opération serait bien trop coûteuse. Il leva donc le siège, et les troupes Anglaises retournèrent en Inde.

[ Thèse de doctorat sur le siège d'Herat ]

Les affaires intérieures du Fars

Farman-Farma II et la Révolte de Chiraz

Farman-Farma II confia l'administration de sa province à Mirza Ahmad Khan. Ce dernier, malheureusement, s'entendait bien avec les réfugiés d'Azerbaijan (qui avaient fui leur province lors de la conclusion du Traité de Turkomanchay). Les réfugiés en question se lancèrent bien vite dans le racket à grande échelle. Les habitants de Chiraz allèrent bien trouver Farman-Farma II, mais celui-ci les envoya chez son ministre, Mirza Ahmad Khan. Le Shah lui-même, ayant entendu parler de cette affaire, chargea Mirza Ali Akbar Ghavam ol-Molk de rétablir l'ordre à Chiraz. Ce dernier, cependant, lorsqu'il réalisa la situation, jugea préférable de partir en pélerinage pendant un an...

En septembre 1839, il se produisit un incident: un de ces brigand Azeri plaisantait avec une jeune femme. Celle-ci se mit à crier de toutes ses forces, et les habitants accoururent à son secours, tandis que les Azeri venaient prêter main forte à leur copain. Rapidement, on assista à une bagarre générale, et il y eut plusieurs blessés. Suite à cela, les habitants de Chiraz se mirent à crier - tous en coeur - que "Si Farman-Farma veut Mirza Ahmad Khan, alors il ne veut pas de nous". Le lendemain, les habitants de la ville vont trouver les autorités religieuses, afin d'obtenir le départ de Mirza Ahmad Khan et des brigands Azeri.

Farman-Farma II prit alors peur, et se barricada dans son palais tout en installant deux canons devant la porte. Mais les habitants étaient déterminés à obtenir son départ. Ils prirent donc possession des batiments adjacents, et y installèrent de barricades. Il y aut alors quelques combats sporadiques entre les habitants et Chiraz et les brigands Azeri. De même, chaque jour, quelques habitants et quelques soldats loyalistes tombaient au cours des fusillades quotidiennes. Cependant, le Premier Ministre Haji Mirza Aqasi était un ami personnel de Farman-Farma II, et empêchait que le Shah soit tenu au courant des événements.

Cependant, au printemps 1840, le Shah finit par entendre parler de la situation à Chiraz. Il envoya alors son procureur général, Mirza Nabi Khan, à Chiraz pour en savoir plus. Arrivé sur place, le procureur se rendit compte qu'il n'y avait plus rien à faire pour réconcilier les parties en présence. Il fit capturer Farman-Farma II, l'envoya à Téhéran, et assura personnellement l'intérim du pouvoir. Tout le monde se calma alors bien vite.

Farhad Mirza Kadjar

Quelques temps plus tard, Mohammad Shah nomma son Prince Héritier Nasser ed-Dinh Mirza au poste de Prince-Gouverneur du Fars. Le Shah envoya également son autre frère cadet, Farhad Mirza, à Chiraz et chargea Nasrollah Khan-e Qajar Devehlu de l'administration effective de la province. En moins de 4 mois, ce dernier parvint à rétablir l'ordre. Pour réussit un tel exploit, le ministre ne s'accorda pas un instant de répit: il tomba rapidement malade et mourut le 15 septembre 1841.

Farhad Mirza n'allait pas non plus avoir le temps de s'embêter. D'abord, il y a les Mamassani, une tribu Lore qui n'en finit pas d'aller piller les Qashqa'i - une tribu du Fars - ainsi que tous les gens qu'ils croisent. Mais les Mamassani disposent de deux forteresses bien protégées dans les montagnes...Qu'à cela ne tienne: Farhad Mirza rassemble 4000 cavaliers, quelques pièces d'artillerie, et s'en va punir les Mamassani. A son arrivée en territoire Lore, le chef des Mamassani court se réfugier dans ses forteresses, tandis que son frère est arrêté et immédiatement exécuté. En très peu de temps, les rebelles sont écrasés et les impôts - que les rebelles n'avaient évidemment pas payés - sont collectés.

Ceci étant fait, Farhad Mirza s'en va exploser les rebelles du Dashestan, puis mettre de l'ordre en bordure du Golfe Persique. Quelques gouverneurs s'étaient, en effet, rebellés: ils seront emprisonnés. Mais alors, Farhad Mirza tombe sur un os: la forteresse de Shahreyari. Une imposante construction, sise au sommet d'une montagne escarpée, et entourée de toutes parts par la rivière Baz: 20 tireurs peuvent y tenir tête face à une armée d'un millier d'hommes. Un immence puits, au milieu de la forteresse, assure l'alimentation en eau potable. Heureusement, les rebelles ne s'y étaient pas encore retranchés. Farhad Mirza odronne donc simplement de faire boucher le puits en question.

L'administration de Farhad Mirza s'avère en fait un succès: il est parvenu à réunifier une région qui connaissant une guerre civile latente depuis 50 ans, à sécuriser les routes, à collecter les taxes et même les arriérés d'impôts...tout cela alors qu'il n'a même pas 30 ans ! Cependant, un certain nombre de calomnies arrivent aux oreilles de Mohammad Shah, qui décide de rappeler Farhad Mirza à Téhéran, et nomme Mirza Nabi Khan - le Procureur Général de l'Empire -à sa place. Mais il se heurte à l'opposition des notables locaux (qui auraient bien aimé que Faridun Mirza retourne aux affaires). Le Shah, cependant, nomme Hosein Khan - un militaire de haut rang - au poste de gouverneur. Il s'y montrera compétent et intègre, réalisera des travaux d'irrigation, règlera les problèmes avec les Qashqa'i...

[arbre généalogique]

Le début de la guerre civile contre les Babi (1846-1856)

A peine avait-on remis les affaires du Fars en ordre qu'une nouvelle menace intérieure apparaît: les Babi. En 1846, en effet, le jeune Mirza Ali Mohammad prend le surnom de "Bâb" - la Porte, la seule par laquelle on peut arriver à Dieu - et lance une attaque en règle contre le clergé traditionnel. Le Shah, influencé par les mollahs, va d'emblée se montrer hostile à ce nouveau mouvement et il en résultera une guerre civile. Une note de synthèse sur le mouvement Bâbi et ses démélés avec l'Empire Perse est fournie séparément.

La fin du règne de Mohammad Shah (1846 - 1848)

A partir de 1846, la santé de Mohammad Shah commence à se détériorer. Il est de plus en plus souvent et longuement malade...Les prétendants au Trône en profitent pour tenter leur chance.

Les prétendants au trone

Bahman Mirza [arbre généalogique]

Parmi les prétendants, le plus sérieux est sans conteste Bahman Mirza, le frère du Shah. Gouverneur d'Azerbaijan, il est aimé et traité en Roi par ses sujets. Il faut dire que son style s'apparente fort à celui d'Abbas Mirza.... Haji Mirza Aghassi, le Premier Ministre, a bien identifié la menace et entend la déjouer. Il appelle Bahman Mirza à Téhéran, sous prétexte d'examiner les comptes et la gestion de sa province d'Azerbaijan. Au cours de la rencontre, le Premier Ministre se montre courtois et affable. Il commence par s'excuser d'avoir douté de la loyauté de son interlocuteur. Puis, il explique ses inquiétudes: l'Empereur se fait vieux, et le Prince Héritier est encore trop jeune: un personnage mal intentionné pourrait parvenir à renverser la dynastie et mettre fin à 50 ans d'efforts... Il demande alors au Prince si lui, respecté et aimé de ses sujets, se sent capable reprendre les rennes du pouvoir. Et Bahman Mirza de répondre qu'il a prévu cette éventualité et qu'il s'y est préparé. Il explique qui sont ses espions, quel est son plan ses et ou sont ses troupes...Mais le Premier Ministre avait fait en sorte que Mohammad Shah ne perde pas un mot de l'entretien... Bahman Mirza se voit alors sommé par son frère de démissionner. Il est conduit en résidence surveillée à Téhéran, tandis que Nasser ed-Dinh Mirza - le Prince Héritier, alors âgé de 16 ans- prend la route de l'Azerbaijan. L'accueil de Tabriz est, pour le moins, froid: rues désertes, volets clos... Haji Mirza Aghassi se rend compte de la sympathie immense dont jouit encore Bahman Mirza: si on veut que le Prince Héritier monte sur le trône, il faut éliminer le prétendant. Donc, le soir du 1 mars 1848, des intrus essaient d'investir la résidence de Bahman Mirza à Téhéran. Ce dernier réalise immédiatement qu'il ne s'agit pas de voleurs, et qu'on vient pour le tuer: il s'enfuit, à pied, avec sa femme et ses enfants et parvient à rejoindre l'Ambassade de Russie, où il demande l'asile. Le 15 mai, sous escorte Russe, Bahman Mirza quitte Téhéran pour Tiflis...

Assef od-Dowleh

Il est l'oncle maternel de Mohammad Shah, il occupe le poste de gouverneur du Khorassan. Il n'aime pas le Premier Ministre Haji Mirza Aghassi, et décide en 1847 d'entrer en rébellion ouverte. Le Shah parvient à le faire démissionner et l'expulse chez les Ottomans. Là, aidé par son fils Salar - resté au Khorassan, il prendra la maquis et ne désarmera pas.

Mohammad Shah s'éteint

Depuis plus de 10 ans, le Shah souffrait de la goutte sans qu'aucun médecin ne soit parvenu à le guérir. Au soir du 4 septembre 1848, il se coucha pour la dernière fois....

Son règne marqua une période de consolidation, de pacification et de modernisation. Il avait beau être soufi et attacher beaucoup d'importance aux traditions, il n'en fut pas moins le premier Shah de Perse à porter l'uniforme à l'européenne, il n'en fut pas moins celui qui reconstruisit une fonderie de canons à Téhéran, il n'en fut pas moins celui qui fit percer un nombre considérables de canaux sous-terrains ( qanats ) afin de permetter à l'agriculture de se développer...