MOZAFFAR ED-DINH SHAH (1896 - 1907)



I. La succession de Nasser ed-Dinh Shah (1896)

II. Mozaffar ed-Dinh Shah et l'Europe

  1. Le voyage de 1897
  2. Le voyage de 1900
  3. Le voyage de 1902
  4. Le voyage de 1905

III. La modernisation de l'administration

IV. La Révolution Constitutionnaliste - Phase I

  1. La question du tabac - la concession Talbot (1890 - 1892)
  2. Les sociétés secrètes
  3. Les premières révoltes
  4. L'instauration du Parlement et de la Constitution (1906)

V. La mort de Mozaffar ed-Dinh Shah (1907)


I. La succession de Nasser ed-Dinh Shah (1896) [Arbre Généalogique]

Après l'assassinat de Nasser ed-Dinh Shah en 1896, les prétendants au trône se bousculent. Le Prince Héritier Mozaffar ed-Dinh Mirza est plutôt contesté, tant il apparaît faible et indécis dans son gouvernement de Tabriz.

Le plus sérieux d'entre les prétendants est certainement le Prince Soltan Mas'ud "Zell os-Soltan" Kadjar, l'aîné des fils du défunt Shah. Il est gouverneur d'Ispahan depuis 1874, et il dirige sa province de main de maître. De plus, le Sud et l'Ouest du pays sont acquis à sa cause. Zell os-Soltan est très riche et aime la modernité. De ce fait, il dispose d'une armée puissante et bien entraînée, et une guerre de succession tournerait probablement à son avantage...

Il y a aussi Kamran Mirza "Nai'eb os-Saltaneh", le fils préféré de Nasser ed-Dinh Shah, qui gouverne Téhéran. Mais ses méthodes lui ont valu l'inimitié du peuple...En outre, il se rangerait probablement du côté de Zell os-Soltan en cas de conflit.

L'Angleterre et la Russie ont rapidement compris qu'elles auraient beaucoup à perdre dans une guerre de successsion et que, finalement, ce serait tout bénéfice pour elles si un souverain indécis montait sur le trône. Le Prince Héritier Mozaffar ed-Dinh Mirza, encouragé par les occidentaux, se saisit donc des insignes de la royauté à Tabriz. Les consuls de Russie et de Grande-Bretagne présentent immédiatement leurs félicitations nouveau Shah.

Entendant cela, Zell os-Soltan décide d'être beau joueur: il envoie un télégramme de félicitation à Tabriz, ainsi que la somme (considérable pour l'époque) de 100,000 tomans. Puisque Zell os-Soltan lui-même ne conteste pas le nouveau souverain, personne n'osera plus mettre en doute la légitimité de Mozaffar ed-Dinh Shah.

II. Mozaffar ed-Dinh Shah et l'Europe

Mozaffar ed-Dinh Shah monte sur le trône à l'âge de 43 ans. Il est débonnaire et jeune. Il apprécie beaucoup l'Europe et la modernité. Il effectuera donc de nombreux voyages en Europe.

Malheureusement, les diplomates européens ne semblent pas avoir beaucoup d'estime pour le Shah, qu'ils surnomment "Mauvaise affaire" ed-Dinh Shah.

1. Le voyage de 1897

A peine monté sur le trône, Mozaffar ed-Dinh Shah s'empresse d'aller visiter l'Europe. Il commande un train spécial, et part en premier lieu vers Saint-Petersbourg. Il est reçu en grande pompe par la famille impériale russe.

Arrivé à Londres, le Shah reçoit un camouflet: on lui attribue l'Ordre de la Jarretière réservé aux étrangers et non pas celui, plus prestigieux, qui avait été accordé à feu son père par la Reine Victoria [Edouard VII s'opposait à la remise de cette décoration à un non-chrétien, NDLR].

le Shah continue son périple, emmenant sa Cour de capitales en villes d'eaux, et amasse un nombre considérable d'objets d'art (sabres, révolvers, pianos, bibelots, boîtes à musique, meubles, parures). Il s'intéresse également aux techniques nouvelles et, dès son retour, il créera la première imprimerie Impériale avec caractères en plomb; il fera également électrifier le Palais du Golestan.

2. Le voyage de 1900

En 1900, le Shah tient à réhausser de la présence l'Exposition Universelle de Paris. Il profitera de ce voyage pour ramener en Perse des automobiles et pour tenter d'acclimater des espèces végétales européennes en Perse (magnolia, kaki,...).

Le souverain profita de ce voyage pour prendre les eaux à Contrexéville et, de la sorte, soigner ses reins malades

3. Le voyage de 1902

En 1902, le Shah entame un troisième voyage en Europe. A cette époque, les relations russo-persanes sont plus cordiales que jamais: le Shah prononce, à Koursk, un discours où il déclare qu'une fidèle amitié doit à jamais unir la Russie et la Perse...

4. Le voyage de 1905

Le Shah voyagera encore en 1905. Il s'arrête longuement à Saint-Pétersbourg, et rencontre le Tsar à Tsarskoïé Sélo. Il est venu pour négocier un nouvel emprunt, qui permettrait de consolider son immense dette flottante. Hélas, les caisses du Tsar sont vides, et le Shah doit repartir les mains vides...

III. La modernisation de l'administration

Les voyages du Shah coûtent cher. Le Premier Ministre, Amine Soltan, parvient à négocier des prêts dans de bonnes conditions. Mais Amine Soltan sait qu'il ne pourra pas gérer le pays ad vitam aeternam sans une administration moderne et efficace. Il entame donc un programme complet de réformes administratives...

Il commence par l'administration des douanes - source très importante de revenus. Il en confie le contrôle et la direction à de hauts fonctionnaires belges. Ceux-ci créeront une administration à l'européenne. Cette administration - qui publiera d'ailleurs régulièrement des statistiques à partir de 1898 - jouera un rôle fondamental dans le développement de la Perse: toute l'administration iranienne contemporaine en est l'héritière, et elle a d'ailleurs conservé la terminologie française empruntée aux belges.

En 1905, arrive Joseph Naus - un haut fonctionnaire belge. Sa mission consiste à approfondir le processus de modernisation. Il entreprend de supprimer les passe-droits, la concussion, la vénalité et de surveiller les additions des percepteurs: bien vite, il se met la bourgeoisie et la noblesse à dos. Ces classes privilégiées sont prêtes à tout pour ne perdre aucun de leurs privilèges...Joseph Naus sera finalement renvoyé en février 1907 (soit après la mort de Mozaffar ed-Dinh Shah)

IV. La Révolution Constitutionnaliste - Phase I

1. La question du tabac - la concession Talbot (1890 - 1892)

En mars 1890, un monopole pour la vente et l'exportation du tabac est accordé à la société britannique Talbot. Mais les profits sont loin d'atteindre le niveau escompté, et la société est incapable de payer les royalties. Nasser ed-Dinh Shah, cependant refuse dans un premier temps d'annuler la concession. Le clergé monte alors au créneau, et déclare impur un tabac concédé à de non-musulmans: le Shah se voit contraint d'annuler la concession. C'est pour le clergé une grande victoire sur l'impérialisme occidental, et, pour le Shah, un désastre financier: il devra payer 500,000 livres de dédommagement, qu'il devra emprunter à la Banque Impériale de Perse.

2. Les sociétés secrètes

Suite à leur victoire de 1892 dans l'affaire du tabac, le clergé, les partisans de Jamal ed-Dinh (le religieux réformateur qui avait "inspiré" l'assassinat de Nasser ed-Dinh Shah), les modernistes, les Francs-Maçons (qui existent depuis les années 1860 en Perse),...se réunissent en sociétés semi-secrètes bapitsées officiellement "associations littéraires". Tous ces groupes partagent un même vecteur de revendications: création d'une Assemblée Nationale et octroi d'une Constitution.

Rapidement, ces sociétés secrètes se développent dans tout le pays. Sauf en Azerbaijan, que le Prince Héritier Mohammad Ali Mirza gouverne d'une main de fer.

Il faut ici insister sur un point fondamental, à mon sens: le peuple de Perse ne reproche pas aux Empereurs Kadjars leurs abus tyranniques. Tant Mozaffar ed-Dinh Shah que Nasser ed-Dinh Shah ont assuré l'ordre sans réellement faire usage de brutalité. Leurs caprices non plus ne sont pas démesurés: ils se bornent à collectionner des oeuvres d'art et à se promener tantôt en Perse, tantôt en Europe. Non, ce que le peuple ne peut plus supporter, c'est la mainmise des étrangers - en particulier Anglais et Russes - sur le pays. Je pense sincerement que les Inaniens/Perses sont tres fiers de leur civilisation plusieurs fois millenaire et tiennent par dessus tout a garder leur "exception culturelle" et leur independance politique. Je me demande, a titre personnel, si ce sentiment (cette fois, envers les USA) n'a pas joué un rôle fondamental au moment de la Révolution Islamique, et ne constituerait pas encore un tres puissant levier aujourd'hui...

Toujours est-il que, le 28 mai 1904, ces sociétés organisent une grande réunion. Le public est hétéroclite, et presque toutes les couches de la société sont représentées. Le message général de l'ensemble des discours prononcés ce jour-là peut se résumer comme suit: ou bien la liberté et l'indépendance, ou bien le despotisme et l'asservissement aux puissances étrangères. En outre, les conjurés adoptent une charte, qui met l'accent sur la nécessité d'une constitution, sur la conformité de cette constitution aux principes islamiques et sur la nécessité d'éduquer le peuple à priori, afin que les choses se passent le mieux possible.

3. Les premières révoltes

En décembre 1905, le prix du sucre augmenta subitement. Ce qui provoqua émeutes et manifestations. Le gouverneur de Téhéran, un prince brutal nommé 'Ala od-Dowleh, fit fouetter en public un commercant pieux et respecté pour l'obliger à baisser ses prix. En réaction, les marchands décident de fermer le Bazar et les fonctionnaires entament une grève générale...Tous exigent, en premier lieu, la démission du Premier Ministre Eyn od-Dowleh et la création d'une "Maison de la Justice". En effet, même s'il existe un ministère de la justice civile (i.e. non-religieuse), aucune loi ne garantit les citoyens contre l'arbitraire...

Mozaffar ed-Dinh Shah ne voudrait à aucun prix envoyer les cosaques contre le foule et laisse faire...Le 12 janvier 1906, il promet la création d'une véritable cour de justice.

La situation s'améliore, puis se dégrade à nouveau en juin 1906: deux seyyeds (descendants du Prophète) sont tués par maladresse au cours d'une manifestation. Devant la fureur populaire, le gouvernement décrète la loi martiale. Téhéran tout entier se voit alors paralysé. Des milliers de personne, entre 15000 et 20000, selon les estimations, envahissent l'immense parc de la Légation Anglaise. Elles y passeront toutes leurs journées (heureusement, les anglais avaient eu la géniale intuition de faire construire - 6 mois plus tôt - des toilettes à la turque dans le parc). C'est donc le bordel: plus rien ne fonctionne, et le vaste jardin des anglais est transformé en terrain de pique-nique géant!

Mozaffar ed-Dinh Shah doit réagir. La balle est dans son camp, et il a suffisemment visité l'Europe pour savoir qu'il pourrait trouver son compte dans un régime constitutionnel. Le 5 août 1906, il promet donc une modification du régime: il y aura un Parlement, et les Délégués de la Nation auront un contrôle sur les dépenses du Palais et du gouvernement.

L'instauration du Parlement et de la Constitution (1906)

Le 05 août 1906, donc, à l'occasion de son anniversaire, le Shah signait une charte accordant une constitution au peuple de Perse. Un comité de juristes partit alors en toute hâte vers la Belgique. Ce pays et la Perse avaient, en effet, noués des liens très étroits à la fin du XIXe siècle: tout le système administratif de la Perse, par exemple, avait été fondé et géré par des belges. En outre, le régime de monarchie constitutionnelle prévalant en Belgique se rapprochait assez fort de ce qu'on recherchait en Perse...

La constitution s'inspirera donc largement du modèle belge. Le pouvoir du Shah émanera dorénavant de la Nation - même si la Nation en question se limite à une élite. En outre un complément ("motta-mem") sera ajouté à la Constitution le 07 octobre 1907. Ce complément établit clairement un droit de contrôle et de veto du clergé sur le pouvoir législatif: le Parlement ne peut, en aucun cas, passer de lois qui seraient contraires aux fondements du Shi'isme Duodécimain. Dans les faits, ce droit de veto ne sera pas exercé...

Le 18 août 1906, une commission de 300 membres se réunit pour rédiger la loi électorale. Cette loi, ratifiée le 9 septembre, présentait les caractéristiques suivantes. D'abord, la capitale était sur-représentée (60 députés sur 156). Ensuite, les sièges étaient répartis selon 6 catégories sociales:

  1. les membres de la Tribu Kadjar
  2. les religieux
  3. les nobles et les notables
  4. les commerçants
  5. les propriétaires terriens et les paysans
  6. les corporations d'artisans

Le vote sera à bulletins secrets et se verra restreint aux hommes âgés de plus de 25 ans.

Le 08 octobre 1906, le premier Parlement de Perse - appelé Majlis - est inauguré. Etant donné la loi électorale en vigueur, cette assemblée réunit surtout des notables et ne ressemble pas vraiment aux parlements que nous connaissons. Le Shah est très malade - il souffre d'albuminurie - et il peut à peine se tenir debout. Néanmoins, il tient à lire en personne le discours du trône !

V. La mort de Mozaffar ed-Dinh Shah (1907)

Le Shah souffrait depuis longtemps d'Albuminurie. Il s'éteint le 08 janvier 1907, à 53 ans, en fin de soirée. Il sera enterré - conformément à ses dernières volontés - à Karbala, la ville sainte du Shi'isme, en terre Ottomane (aujourd'hui en Irak).

Pour lui succéder, les prétendants sont sur les rangs [ arbre généalogique ]. Il y a Abu'l Fath Mirza "Salar od-Dowleh", grand propriétaire terrien très riche et fils du Shah, qui rêve du pouvoir. Malek Mansour Mirza "Shuja os-Saltaneh" , aîné de Salar od-Dowleh, riche propriétaire terrien également, et gouverneur éclairé de Shiraz serait probablement le plus à même de redresser la situation (ce qui n'est pas dans l'intérêt des occidentaux). Finalement, et puisque cela arrange les grandes puissances occidentales, l'ordre dynastique sera respecté et Mohammad Ali Shah - qui se trouvait alors à Téhéran - montera immédiatement sur le trône.